Accéder à la recherche
Logo des éditions Belfond

Lire un extrait


Traduit par Sarah TARDY
Parution le 06 avril 2017
496 pages



Partager cette page

Une journée dans la peau de Maggie O’Farrell



La plupart du temps, les écrivains ont des idées quand ils ne sont pas à leurs bureaux, quand ils regardent ailleurs, quand ils sont pris dans le tourbillon du quotidien. La vaisselle, la lessive, les allers-retours pour l’école, les grands débats avec les enfants pour savoir si, oui ou non, il est nécessaire de porter un manteau en décembre…

C’est, en tout cas, ce que j’essaie de me dire. L’idée qu’il y a un « jour d’écriture » me fait rire, et me rend presque hystérique. Vivre avec des enfants empêche une telle routine. La semaine dernière, par exemple, mes « matinées d’écriture » étaient interrompues voire balayées par les déboires de santé de mon chat ; ma fille, dessinant sur mes notes ; un enfant malade renvoyé de l’école ; des allers-retours pour des répétitions.

Les livres sont écrits envers et contre tout… J’écris en marge et je l’ai toujours fait. J’ai rédigé mes deux premiers romans alors que je travaillais à plein temps ; le troisième dans un étrange espace-temps, après ma démission et avant l’arrivée de mes enfants. Ensuite, mon fils est né et je me suis découvert des talents cachés, comme jongler avec un stylo et un bloc-notes alors que je donnais le sein, trouver une table de café qui puisse accueillir une poussette et un ordinateur, divertir un bambin tout en donnant un coup de téléphone important.

Écrire en marge me convient. Je crois vraiment qu’un livre a son propre moteur, toujours en marche, quelque part, dans notre esprit. Alors que j’étais en train de venir à bout de la dernière version de mon nouveau roman, Assez de bleu dans le ciel, j’ai remarqué que j’avais utilisé le mot « pénombre » deux fois. Très ennuyeux. « Pénombre » est très beau, mais vous ne pouvez pas abuser de ce terme, pas même dans un roman de 130 000 mots. J’ai donc passé mes journées à tenter de trouver des synonymes. « Halo », « crépuscule », « auréole », « voile » ? Et puis un de mes enfants a été malade et alors que j’étais en train de nettoyer les dégâts au beau milieu de la nuit, le mot « couronne » m’est apparu. « Couronne », j’ai pensé, avec soulagement, avec joie, et, satisfaite, j’ai fourré tout le linge dans la machine.

Il n’y a rien de plus dangereux pour les bons écrivains que d’avoir trop de temps, trop de liberté. On a besoin de ce système de « filtration », qui nous empêche d’être à notre travail. Vous devez vous mettre à votre clavier avec envie. Il faut s’asseoir à son bureau en souhaitant démêler tout ce à quoi on a réfléchi, toutes ces solutions, tous ces changements.
Les enfants sont de très bons éditeurs, alors, non, ils ne balayent pas un manuscrit stylo rouge à la main, mais ils occupent tellement votre temps et votre esprit, que seuls les mots qui en valent la peine atterriront sur la page…

Ils ont également l’art de vous tirer de votre monde imaginaire, de vous forcer à revenir à la vie. Les enfants n’ont que faire du nombre de mots, des métaphores risquées, des casse-têtes lexicaux, des personnages qui n’en font qu’à leur tête… Peins-moi un nid. Aide-moi à trouver un costume de dragon. Voilà ce qu’ils réclament.

Je réécris très fréquemment mes romans. Je ne fais pas vraiment de plan, mais j’aime façonner  mes textes au fur et à mesure de l’écriture. Dans les années 1990, j’ai assisté à des cours de poésie donnés par le poète irlando-américain Michael Donaghy. Il me livra deux conseils qui me sont très précieux. Le premier : soigner chaque mot. Le second : vous aurez besoin d’« échafaudages » pour bâtir le cœur de votre texte, mais n’oubliez pas de les enlever à la fin.

Quand vous faites des coupes dans votre roman, et que vous considérez certains paragraphes comme des parties nécessaires, mais amovibles d’un tout, c’est une grande source de réconfort. Mais il est difficile de déterminer quels sont les paragraphes qui relèvent de l’« échafaudage » et quels sont ceux qui relèvent des fondations. On peut prendre l’un pour l’autre… Mais je me dis que c’est la raison pour laquelle on écrit plusieurs versions.

À l’occasion de la parution d’Assez de bleu dans le ciel, les éditions Belfond rééditent Quand tu es parti de Maggie O’Farrell.

Source : https://www.theguardian.com/books/2016/dec/17/my-writing-day-maggie-o-farrell, extraits 

Du même auteur


Vous aimerez aussi


 
  • Couverture de l'ouvrage La Fille du capitaine Penarrocha
  • Couverture de l'ouvrage Birthday girl
  • Couverture de l'ouvrage La Symphonie du hasard - Livre 1
  • Couverture de l'ouvrage Les Cendres d'Angela (N. éd.)