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Traduit par Sarah TARDY
Parution le 09 janvier 2014
290 pages



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Alexander Maksik ou un voyage au bout de la misère sur l'île de Santorin



Baigné d’une sensualité solaire, « un roman d’une beauté à couper le souffle », dixit The San Francisco Chronicle. L’histoire hypnotique d’une jeune émigrée libérienne qu’une extrême solitude et une faim dévorante amènent au bord du vertige. Une sublime variation sur la dignité humaine, dont l’héroïne nous hante encore longtemps après la dernière page.


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Alexander Maksik, auteur de Indigne (Rivages 2013) et de La Mesure de la dérive, publié en janvier chez Belfond, démontre une fois de plus son talent pour dépeindre des voyages incertains à travers des contrées physiques et psychologiques désolées. Dans son nouveau roman, il décrit les difficultés d’adaptation d’une jeune réfugiée Libérienne que la seconde guerre civile a chassée de son pays jusqu’aux côtes égéennes où elle s’efforce de survivre. Sensuelle et envoûtante, la plume de Maksik entremêle avec brio le réconfort et le tourment des souvenirs à la dure nécessité de trouver de la nourriture et un abri. 

Interview

La Mesure de la dérive retrace une existence que vous n’avez pas connue : celle d’une jeune Libérienne qui a survécu à la seconde guerre civile de son pays. Qu’est-ce qui vous pousse à décrire des vies si différentes de la vôtre ?

D’aussi loin que je me souvienne, je me suis toujours intéressé à la vie des autres et à leurs aventures. Dès mon plus jeune âge, mes parents m’ont raconté et lu des histoires. J’adorais m’imaginer dans la peau des personnages. Je ne faisais aucune distinction entre eux et moi. C’est ce qui depuis toujours m’attire dans la fiction : la possibilité de devenir quelqu’un d’autre. J’ai été Alice Roy (avec qui j’ai mené de nombreuses enquêtes), Scout Finch, Lancelot et Huckleberry Finn. C’est pour ça, qu’enfant, je voulais devenir écrivain. C’est également pour cela que j’adore lire : car ça me permet de vivre la vie de personnes que je trouve intéressantes, que j’admire, qui me font peur ou me déconcertent.
Je ne m’intéresse pas particulièrement à l’immigration, mais j’admire sans aucun doute et éprouve un profond respect pour les gens capables d’abandonner leur domicile, leur famille et tout ce qu’ils connaissent pour un endroit hostile, étranger et dangereux, dans l’espoir d’une vie meilleure. N’est-ce pas par essence l’histoire la plus vieille du monde ? N’est-ce pas ce que d’une manière ou d’une autre toutes les histoires racontent ?

La vie d’errance de Jacqueline sur la côte grecque n’est faite que de solitude et de vagabondage sans but. Vous avez vécu à l’étranger et beaucoup voyagé : Paris, l’Italie, la Grèce… En quoi vos pérégrinations — la solitude, la spontanéité et l’ennui de vos longs séjours — ont-elles nourri ce roman ? Le fait de voyager est-il important dans votre processus d’écriture habituel ?

Voyager autant et vivre à l’étranger si longtemps ont sans aucun doute fait de moi un meilleur écrivain. Ça m’a forcé à être observateur, constamment attentif. Je ne peux m’empêcher de penser que d’avoir voyagé en solitaire m’a appris à faire plus attention, à prêter plus attention à mon environnement. J’ai découvert que lorsque j’étais seul, les gens engageaient bien plus volontiers la conversation avec moi. Seul, je ne suis pas dangereux. Les gens sont bien plus enclins à me raconter leur histoire quand je suis leur unique interlocuteur. Lors de mes séjours à l’étranger, je n’ai parfois pas eu d’autres choix que de prendre des chemins que je n’aurais en aucun cas suivis autrement. Et puis, ayant été si souvent étranger moi-même, je pense que je suis devenu plus sensible au sujet et qu’il me touche peut-être plus que d’autres. Je sais ce que c’est de se retrouver en bordure d’un autre monde et de le regarder de l’extérieur sans pouvoir y entrer. Je crois que tous les écrivains partagent ce sentiment, peu importe où ils vivent ou s’ils voyagent. Cependant, dans mon cas, cette impression a été renforcée par mes séjours à l’étranger.

Votre écriture est riche en détails sensoriels, souvent rendus de manière poétique. Vous efforcez-vous de rendre votre plume lyrique ? Et s’agit-il d’une qualité que vous appréciez et recherchez chez un auteur ?

Le lyrisme pour le lyrisme tout comme la beauté pour la beauté ne m’intéresse pas. J’aime les mots et je fais attention au rythme de mes phrases quand j’écris ; je pense que la prose devrait toujours être musicale, mais ça ne veut pas forcément dire lyrique. J’essaie de ne pas perdre de vue que les mots sont des outils qui servent à raconter des histoires et qu’ils ne doivent que travailler au service de la narration. Je me suis toujours méfié des enjolivures de style : c’est un moyen d’attirer l’attention sur soi. Mais je n’écris pas pour moi. J’écris pour être lu. J’ai la responsabilité de raconter une histoire et si cette histoire ou les personnages qui la composent deviennent secondaires au profit du langage, alors j’ai échoué. Il est bien plus facile de rédiger de belles phrases que d’écrire de belles histoires. Je souhaite que les lecteurs n’aient pas du tout conscience de ma présence.

Tout comme la seconde guerre civile libérienne, votre roman comporte des scènes extrêmement violentes… Pourquoi avoir choisi cette période ?

En grande partie par hasard. Il y a longtemps j’ai lu un article sur l’histoire du Liberia que j’ai trouvé intéressant. Peu après j’ai lu les mémoires d’Helen Cooper La maison de Sugar Beach, puis celles d’Ellen Sirleaf Johnson et de Russell Banks qui m’ont conduit à m’intéresser à Charles Taylor, puis à l’un des films les plus perturbants que j’ai vu : Liberia : An Uncivil War. Après ça, je suis tombé sur l’extraordinaire livre de photos de Tim Hetherington, Long Story Bit by Bit. C’est surtout le film (qui s’appuie d’ailleurs sur pas mal d’images prises par Hetherington) et les photos qui m’ont marqué. Je ne pouvais m’enlever de la tête ces images, ces gens, toutes ces voix différentes. Et chaque fois que ce genre de choses m’arrive, je n’ai pas d’autres solutions que d’écrire sur ce qui me hante.

Le simple fait d’interagir avec les autres demande d’énormes efforts à Jacqueline : quand elle se sent faible et désespérée, elle recherche de la gentillesse mais semble pourtant avoir honte d’en recevoir. Pensez-vous que cette difficulté à lier un contact avec les autres soit une suite logique de son traumatisme ?

Pour moi, Jacqueline n’est ni faible, ni désespérée. Elle est forte, indépendante et obstinée, au point de se rendre inutilement la vie compliquée. Mais d’un autre côté, ce sont cette obstination, cette fierté et cette dignité qui lui permettent de survivre. Tout ce qu’elle fait, pense ou ressent est le résultat direct ou indirect de ce qui lui est arrivé, à elle ou à sa famille. Donc je pense en effet que son incapacité à interagir avec les autres est en quelque sorte liée à son traumatisme, ou en est un symptôme en tout cas.

Jacqueline, immigrante, séparée de sa famille, évolue dans des contrées très différentes de celles d’où elle vient. Et pourtant, elle continue d’être puissamment attirée par des lieux de moins en moins familiers, de plus en plus éloignés… Vouliez-vous que ce mouvement soit synonyme d’espoir ?

En vérité, je ne voulais rien de particulier. Aucun voyage ne débute et ne se termine là où l’histoire commence et finit. Ce qui compte, je pense, n’est pas vraiment de savoir si elle va trouver de meilleures conditions de vie en se déplaçant, mais qu’elle ait choisi de continuer à avancer. Le fait que malgré ses problèmes elle ait eu la force de ne pas s’arrêter, de traverser des territoires inhospitaliers, est la preuve la plus éclatante de son courage. 

Extrait d’un article tiré du Harper Magazine, « A Marker to Measure Drift » 30/07/13, interview réalisé par Camille Bromley.

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