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Traduit par Clément BAUDE
Parution le 17 août 2017
504 pages



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Viet Thanh Nguyen transcende l’Histoire



Il y a quarante ans, les États-Unis, au terme d’une longue et mortelle flatulence des politiciens américains, évacuaient leur personnel de Saigon. Le nom de code de l’opération, « Vents Fréquents », était approprié. Qu’on soit né au moment des faits ou non, les images de vietnamiens paniqués s’écrasant aux portes de l’ambassade américaine sont gravées dans la conscience collective.
Dans les premières pages de l’extraordinaire premier roman de Viet Thanh Nguyen, Le Sympathisant, cette terreur est si réaliste que vous prendrez les battements de votre cœur pour le fracas d’un hélicoptère fendant les airs. Nguyen nous immerge dans la maison cernée par les barbelés d’un général du Vietnam du Sud, tout juste désabusé de sa foi en la ténacité américaine. Alliés et agents le harcèlent pour négocier leur survie : qui s’échappera ? qui sera abandonné aux mains de leurs inexorables ennemis ?
Le général n’en a pas conscience, mais le capitaine qu’il a chargé de ces décisions est un espion Viet Cong. « Chaque nom que je rayais au stylo me faisait l’effet d’une condamnation à mort », écrit ce narrateur anonyme. « Mais je ne pouvais m’empêcher d’être ému par le calvaire de ces pauvres malheureux. Peut-être n’était-ce pas correct de ma part, politiquement parlant, d’éprouver de la compassion pour ces gens, mais ma mère eût-elle été en vie qu’elle en aurait fait partie. »
Au cours des 450 pages suivantes, ce murmure conflictuel nous entraîne dans ce qui est certainement un nouveau classique de la littérature de guerre. Nguyen, qui est né au Vietnam et a grandi aux États-Unis, fait de l’histoire désespérée d’un expatrié un thriller cérébral, qui s’attaque aux dilemmes existentiels de notre époque. D’abord instructive et dangereusement candide, la narration prend la forme d’une confession, écrite et sans cesse réécrite, dans une cellule d’isolement. Le capitaine emprisonné se remémore sa fuite auprès du général sud-vietnamien et son intrusion dans la communauté de réfugiés installée près de Los Angeles. De là, il continue d’espionner les infatigables soldats qui s’évertuent à bâtir un plan chimérique pour libérer leur pays natal des communistes.
Après cette explosive scène d’ouverture, rythmée par les balles et les bombes, le reste du roman aurait pu paraître tiède, mais ce n’est jamais le cas, tant la voix sinueuse du capitaine nous hypnotise et tant les événements qu’il nous conte captivent. Étudiant attentif de la littérature américaine, particulièrement sensible au pathos, à l’ironie, et à la musique de la langue anglaise, il manie aussi bien des scènes comiques d’automutilation à la Philip Roth, qu’un magnifique éventail whitmanien de la souffrance. Ses ravisseurs veulent une confession écrite, mais il résiste, convoquant des principes stylistiques qu’il élève au rang d’impératifs moraux : « Il me paraissait aussi criminel de coucher un cliché sur le papier que de tuer un homme… »
Une sympathie sans limites. Voilà le lourd fardeau du capitaine, car ce qui fait de lui un excellent espion est aussi ce qui fait de lui un homme rongé par la culpabilité. C’est un brillant observateur, comme un piètre assassin.
Une fois aux États-Unis et libéré des exigences de la guerre, il concentre son esprit incisif sur la culture américaine et son joyeux racisme. Parfois, il prétend être un innocent à l’étranger, comme lorsqu’il regarde Les Jeffersons, « une série comique sur les descendants noirs et non reconnus de Thomas Jefferson, troisième président des États-Unis et père de la Déclaration d’indépendance ». Mais il est généralement plus direct. Sans attendre de réponse, il demande : « Même si chaque pays se croyait supérieur à sa manière en existait-il un seul qui avait forgé tant de mots en « super » dans la banque fédérale de son narcissisme, qui n’était pas seulement super-confiant, mais super-puissant, et qui ne serait pas satisfait tant qu’il n’aurait pas infligé à toutes les nations du monde une clé de bras pour leur faire crier Oncle Sam ? »
L’arrivée d’un congressman de droite cherchant à s’attirer les faveurs des militaires sud-vietnamiens exilés est un tableau savoureusement satirique, mais les formes les plus complexes d’humour et de critiques sociales surviennent lorsque le capitaine travaille pour un film hollywoodien intitulé Le Sanctuaire. Engagé en tant que « consultant technique chargé de l’authenticité », notre narrateur génial se voit rapidement embrigadé pour les Philippines, réduit à l’esclavage sur un projet que vous reconnaîtrez à coup sûr, Apocalypse Now. Aussi drôle que tragique, ce passage pourrait porter à lui seul tout le roman (le comédien, de toute évidence Marlon Brando, fait une apparition aussi hilarante qu’odorante avant la mort de son personnage, filmée à répétition, pendant laquelle il crie « La salope ! La salope ! »).
Par touches, Le Sympathisant donne à voir comment cette propagande qui se fait passer pour de la pop culture, réduit au néant les populations « non blanches ». Dans la version de Nguyen, le personnage de Francis Ford Coppola est non seulement un sacré connard, mais également un raciste latent, déterminé à faire un film qui prétend s’endeuiller des combats de l’Amérique, mais qui ne fait en réalité que réaffirmer sa pureté grandiose. « Le Film n’était qu’un sequel de notre guerre et le prequel de la prochaine guerre que l’Amérique était condamnée à faire ». Le capitaine se lamente : « Le massacre des figurants était soit une reconstitution de ce qui nous était arrivé, à nous les indigènes, soit une répétition générale du prochain épisode similaire, le Film étant l’anesthésiant local administré à la mentalité américaine, pour la préparer à la moindre irritation bénigne avant ou après. » Avec ces explosions cinématiques, ces violences et ces meurtres, la déconstruction d’un classique récompensé aux Academy Awards est une théâtralisation choc d’un mécanisme bien particulier : quand l’hégémonie et le romantisme américains font partie intégrante de nos plus populaires exportations…
Mais Nguyen donne encore un autre coup de vis, et les scènes grotesques dans le film entraînent un examen approfondi de la torture dans le monde réel. Oui, il y a des viols collectifs, des électrocutions lentes et toute sortes d’outils sordides de ce genre, mais ce qui frappe le plus est la concentration de Nguyen sur les maltraitances psychologiques que nos avocats inventifs ont réussies à légaliser lors de la guerre d’Irak. Peut-être faut-il remonter à 1984 de George Orwell pour retrouver un livre qui illustre de manière si tangible comment un tyran, dénué de tout scrupule et doué d’une infinie patience, parvient à laver le cerveau d’un être humain.
Si sa résonnance contemporaine ne saurait être ignorée, Le Sympathisant dépasse largement nos considérations actuelles sur l’éthique de la torture. Il dépasse aussi la réflexion pourtant passionnante sur nos errements politiques en Asie du Sud-Est. Viet Thanh Nguyen transcende l’Histoire même pour sonder la solitude de l’existence humaine, les coûts de la fraternité et les limites tragiques de nos sympathies.
The Washington Post
Article traduit de l’américain par Laureline Chaplain

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