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Traduit par Mathilde Julia SOBOTTKE
Parution le 07 septembre 2017
352 pages



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Un roman qui ressemble à La vie est belle



Un enfant qui ne se résigne pas au divorce de ses parents, un vieil illusionniste, une aventure suspendue entre la Shoah et l’Amérique d’aujourd’hui. Max et la grande illusion de Bergmann est un roman qui ressemble à La vie est belle. Du miracle à la réalité.


En principe, pour un enfant, le miracle est la vie qui s’accomplit. Sa normalité est une série ininterrompue de miracles : chaque fois qu’il rouvre les yeux, le monde (ou cette chose confuse qu’il entrevoit) est toujours là, le soleil se lève chaque matin, ses pleurs prennent fin contre un sein chaud, de l’autre côté de la fenêtre se dresse une montagne, ses cris battent le rappel de son père et de sa mère. Puis l’enfant grandit, se met debout, découvre la parole, et le miracle devient la vie qu’il voudrait. Il ouvre la bouche pour articuler clairement ses désirs. Il prononce le mot « maman », et une femme se lève. C’est ainsi qu’il découvre la magie : il commence à chercher des mots qui améliorent sa vie parmi ceux qu’il connaît, les prononce et attend que le miracle s’accomplisse, que le bonheur lui arrive entre les mains. Il sait que s’il se trompe de mot, le monde restera immobile, aussi indolent qu’avant. La vie continuera à reproduire le même ronronnement. C’est pour cela que l’enfant se perfectionne, qu’il trouve les mots justes et que le miracle s’accomplit. C’est ainsi que chaque enfant effleure le miracle de la littérature, qui consiste à chercher infatigablement la formule qui déclenche une émotion chez le lecteur. Le premier roman de l’Allemand Emanuel Bergmann, 45 ans, parle précisément de cela : comment le miracle s’insinue peu à peu dans la vie des humains, comment il débute comme tel pour devenir magie et finir lamentablement démasqué comme un trucage, un artifice auquel il faut ajouter une grosse dose d’émerveillement pour y croire vraiment.
            Nous sommes en 2007, le protagoniste est un enfant de dix ans nommé Max Cohn. Il vit à Los Angeles et se trouve aux prises avec un changement de statut familial devenu statistique : ses parents se séparent. Max n’est ni le premier, ni le dernier. C’est déjà arrivé à son camarade d’école Joey Shapiro, lequel, en tant que vétéran dans le domaine, lui donne des conseils prophétiques. « Ils vont te proposer d’aller au restaurant et te demander ce qui te fait envie. », lui dit-il parce que c’est ce qui lui est arrivé. Mais lui, il a eu tout faux : il a commandé son plat préféré, devant lequel ses parents ont déchiré en mille morceaux le mot Famille, avec pour conséquence que Joey ne mangera plus jamais de « une pizza moyenne avec du salami et beaucoup de mozzarella ». La malheureuse prophétie se réalise : « À peu près trois semaines avant son onzième anniversaire, ses parents l’emmenèrent dans un restaurant japonais sur Ventura Boulevard et lui annoncèrent qu’ils allaient divorcer.. »
 Max a dix ans, et après la première ivresse inattendue d’affection supplémentaire de la part de ses parents (« On lui offrait de l’attention et des BD à un degré qui dépassait tout ce qu’il avait connu jusque-là »), il doit affronter les assiettes brisées et la tristesse. Seul un miracle peut les faire retourner ensemble. Et c’est justement un miracle qui naît d’un vieux disque de vinyle, dont les sillons libèrent, sableuse, la solution. « Puis, soudain, la voix du grand Zabbatini emplit la pièce. (…) Plus cet homme parlait, plus son accent devenait incompréhensible. Une chose était pourtant sûre : l’objectif de cette formule était que deux personnes tombent amoureuses l’une de l’autre. (…) Si la formule magique fonctionnait, Dad allait réemménager, Mom allait enfin arrêter de faire le ménage et le divorce serait annulé. » C’est face à cet appareil complètement anachronique – et donc magique pour Max – que s’affrontent les miracles des adultes et des enfants. Celui qui parle dans le disque, le Grand Zabbatini, y a déjà renoncé, il a découvert le moyen de le remplacer en gagnant quelques sous et un peu de succès. Celui qui l’écoute, l’âme en morceaux, est un enfant qui y croit, plein d’espoir, qui transforme en enchantement ce qui n’est qu’une ruse à deux sous. Max et la grande illusion d’Emanuel Bergman rappelle davantage Mr. Vertigo de Paul Auster que La Grimace de Heinrich Böll : c’est un roman picaresque, joyeux, où même la douleur la plus extrême se fond en un sourire, l’Histoire se réconcilie en un récit agréable et rassurant, au lieu de prendre feu et de s’embraser en un immense incendie. Max Cohn veut trouver le Grand Zabbatini, et le Grand Zabbatini vient à lui, remontant le temps depuis la Prague juive du début du siècle où il est fils d’un rabbin, à la fugue de chez lui pour le cirque, d’où suit sa rencontre avec l’homme Demi-lune, l’amour, la folie du nazisme, la déportation à Auschwitz, l’Amérique comme refuge.
Dans le roman d’Emanuel Bergmann, la Shoah est l’ère du miracle qui vole en éclats en quelques années, de l’humanité qui devient adulte en un jet de pierre et invente des astuces sans y croire. C’est celle de La Vie est belle de Benigni et de la mémoire recomposée pour les petits et pour qui veut dormir d’un sommeil pacifique sur le coussin du passé davantage que la Shoah de Claude Lanzmann et du souvenir impitoyable de ceux qui y étaient et savaient ce que l’Homme était en train de devenir. C’est le grand dilemme qui se présente à chaque fois, opter pour la brûlure qui garde la mémoire en vie ou pour un récit lénifiant qui la maintient à distance.
 Rescapé de l’extermination, le Grand Zabbatini pend au clou le moindre désir ne serait-ce que de susciter l’émerveillement. Face au scandale de l’Histoire, les astuces deviennent des mensonges, et les vieux magiciens deviennent des vieillards bons pour l'hospice, comme tous les autres. C'est là que le petit Max parvient à dénicher l'homme qui devrait lui rendre sa famille. Et il lui demande de recommencer à pratiquer la magie. Les miracles, dit Bergmann, n'existent que dans les yeux de ceux qui s'attendent à ce qu'ils aient vraiment lieu. C'est le regard des enfants, leurs attentes, qui rendent l'enchantement aux adultes désillusionnés, qui transforment un subterfuge en un enchantement réussi. Seul un enfant peut transformer un clown décrépit et désespéré en un magicien capable de recoller les morceaux de sa famille sans même connaître la formule magique.
« Les sentiments magiques », par Andrea Baiani
Article traduit de l’italien par Samuel Sfez
 

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