Shalom Auslander est né à Monsey, État de New York, dans une famille juive orthodoxe. Nominé pour le prix Koret, il a publié des articles dans Esquire et The New Yorker. Après La Lamentation du prépuce (Belfond, 2008 ; 10/18, 2009), un des meilleurs livres de 2008 sélectionnés par Le Point, Attention Dieu méchant est son deuxième ouvrage à paraître en français. Shalom Auslander vit à New York avec son épouse, Orli, et leur fils, Paix.
Entretien.
Vous dites de La Lamentation du prépuce qu’il est une sorte de Marley et moi [de John Grogan], avec Dieu dans le rôle du dangereux pitbull. Pourquoi êtes-vous tellement en colère contre Dieu ?
Je ne suis pas en colère contre Dieu – c’est Dieu qui est en colère contre moi. Et contre vous, au cas où vous ne le sauriez pas. C’est ce que m’ont dit les chefs religieux dans mon enfance, et ce qu’ils disent toujours. Ils n’ont peut-être pas employé les termes « dangereux pitbull », mais l’idée y était. Je suis tout simplement fatigué d’essayer de faire avec.
Le fondamentalisme religieux a connu un renouveau dans le monde entier, y compris dans ce pays. Mais l’Occident laïque répond soit par un matérialisme insipide, soit par un athéisme enragé. Y a-t-il une alternative ? Peut-on vraiment vivre sans religion ?
Je l’espère, parce qu’il y en a beaucoup qui meurent avec. Mais, dans cette chienne de vie, plombée par la conscience de sa propre mortalité, je peux comprendre l’attrait. Certains disent que la religion est un vestige de notre passé, quelque chose que nous avons dépassé. Je me demande si ce n’est pas le contraire. Nous ne sommes peut-être pas suffisamment évolués pour la religion, et, un jour, lorsque nous serons assez développés pour avoir une conception personnelle, individuelle de Dieu et de l’existence, alors les églises, les mosquées et les synagogues ne seront plus qu’un souvenir embarrassant de là d’où nous venons. « Papa, c’est quoi un martyr ? »
À la trentaine, vous avez plus ou moins pris vos distances avec votre famille et votre communauté religieuse d’origine. Puis vous avez eu un fils. Pourquoi la décision de le circoncire ou pas a été si difficile à prendre pour vous et votre femme ?
Parce que Dieu est fou, et j’étais inquiet du châtiment qu’il nous infligerait si je ne le faisais pas circoncire. D’un autre côté, j’ai grandi en écoutant des histoires horribles sur l’Holocauste, et je me suis souvenu de l’une d’entre elles où des enfants qui ressemblaient à des aryens pouvaient nier être juifs jusqu’à ce que quelqu’un, les voyant nus, réalise qu’ils étaient circoncis et bam, Auschwitz. Est-ce que j’allais ruiner la seule chance de mon fils de survivre à un deuxième Holocauste ? Sans doute, oui. Mais si je ne le faisais pas, est-ce que j’augmentais la probabilité que Dieu provoque un autre Holocauste ? Sans doute, oui. Croire est épuisant.
Vous l’avez fait comprendre, vous refusez que votre fils reçoive la même éducation religieuse que vous. Mais comptez-vous l’élever sans Dieu, ou voulez-vous le protéger d’une certaine conception de Dieu ? Pensez-vous qu’il accédera à la Terre promise, même si vous n’y accédez pas ?
La Terre promise que je décris dans le livre est une anti-Terre promise, sans Dieu, ou du moins sans le Dieu que j’ai connu. Si, en grandissant, mon fils décide qu’il existe un Dieu, ce sera son choix, et si cela lui procure réconfort et sérénité, tant mieux. Mais je refuse de le condamner à une vie de crainte et de terreur. Mon fils a presque trois ans à présent, et il n’a jamais entendu une seule histoire de Déluge, de vengeance ou d’enfer. Il fait son chemin, le petit veinard.
Dans votre livre, vous parlez très librement du sexe et de la pornographie, et de la façon dont ils ont affecté votre mariage. Est-ce toujours un sujet tabou, si ce n’est dans ses détails cliniques, du moins dans la façon de l’aborder qui manque d’honnêteté émotionnelle ?
Oui, et c’est ce qui rend la chose amusante. Nous avons honte de nos zizis et de nos foufounes, mais nous avons encore plus honte de nos esprits et de nos imaginations. C’est pourquoi, je pense, nous sommes beaucoup plus à l’aise avec les scènes de sexe qu’avec tout ce qui entoure le sexe – les magazines cachés, les risques, les conséquences gênantes. C’est drôle.
Avez-vous toujours peur que Dieu vous tue ou tue quelqu’un que vous aimez ? Comment l’en empêcherez-vous ?
Oui, bien sûr. Pas vous ? Je ne peux rien y faire – toutefois, ce livre raconte comment j’ai essayé de passer d’une adhésion servile à Ses commandements stupides à une rébellion catégorique et inversement. Mais il n’y a pas de vainqueur – Lui, c’est Scarface. Vous ne pouvez pas raisonner avec Scarface.
Craignez-vous que ce livre soit considéré comme destiné au seul lectorat juif ? Ou pensez-vous que les gens de toutes les confessions partagent la même lutte ?
Je sais que c’est le cas – ce que j’ai trouvé le plus gratifiant depuis que je suis publié, ce sont ces lectures avec un public de chrétiens, catholiques et protestants, qui approuvaient par un : « Oui, tout à fait. » Pas de musulmans pour l’instant, mais ils sont juste là-dehors. Les livres sacrés sont tous les mêmes, seuls les noms diffèrent. J’espère que ce livre trouvera un lectorat hors de la communauté juive. Ce serait nul si seuls les chasseurs lisaient Hemingway, ou les alcooliques, Carver. J’ai lu Persepolis, bon Dieu, cela ne compte-t-il pas ? Ce qui est juste est juste, pas juif. Allons.
Que signifie le fait de manger un cheeseburger du Mc Do pour un garçon avec votre passé ?
J’ai détesté le premier cheeseburger que j’ai mangé à l’âge de neuf ans. Les Sages ne le cachent pas – une bouchée de viande non kascher et c’est fini. Pas de marchandage, pas de négociation. « Dieu vous hait dans ce monde et vous torture dans celui à venir. » C’est une citation directe, les enfants. J’ai réalisé bien avant d’écrire ce livre ce qu’il y avait là de commun avec la sexualité. Avant de vivre à East Village à la vingtaine, je n’avais jamais rencontré d’homosexuel, mais lorsqu’ils m’ont raconté comment ils avaient grandi en cachant leurs désirs à leur famille et comment les réactions à leur aveu avaient souvent été désastreuses, j’ai pensé : « Oui, c’est moi. Mais avec du saucisson. »
Pourquoi vous sentez-vous comme un prépuce et pourquoi pensez-vous que beaucoup d’autres personnes se sentent ainsi ?
Sans gâcher le dénouement du livre, disons simplement qu’à l’approche de la naissance de mon fils, la question de sa circoncision est devenue de plus en plus pressante. J’ai alors commencé à ressentir de la peine pour ces pauvres petits prépuces, et j’ai réalisé à quel point je me sentais comme eux – non désiré, coupé, ensanglanté, jeté. J’ai vécu à East Village, puis à West Village et maintenant à Woodstock, dans l’État de New York ; il y a tellement de gens que j’ai rencontrés ou connais qui sont à leur façon des prépuces – séparés de leur famille, de leurs communautés, à la recherche de quelque chose de nouveau, de mieux. Une analogie fâcheuse, mais pertinente. Les Pères fondateurs n’étaient-ils pas une bande de prépuces – eux qui ont quitté l’Angleterre à la quête d’un nouveau monde ? Washington n’a-t-il pas affirmé être un prépuce ? Sans doute pas, mais il aurait dû.
Pourquoi avez-vous un jour marché 20 kilomètres pour voir les Rangers jouer au Madison Square Garden ?
Parce que le match était un samedi. Le Dieu avec lequel j’ai été élevé avait des règles très strictes concernant ce que je pouvais ou ne pouvais pas faire le samedi. Dieu les aurait fait perdre si j’avais pris un taxi.