Née en Australie, où elle a grandi, Geraldine Brooks vit à présent à Vineyard, une petite île près du Cap Cod (Massachusetts). Correspondante de guerre pour le Wall Street Journal pendant quatorze ans, elle a couvert des combats en Bosnie, en Somalie et au Moyen-Orient. Une incarcération dans les geôles nigériennes la pousse à abandonner le journalisme. Elle se consacre alors à la rédaction de son premier roman, 1666 (Calmann-Lévy, 2003 ; 10/18, 2004). Lauréate du prix Pulitzer pour March en 2006, Geraldine Brooks est également l’auteur d’un essai intitulé Les Femmes dans l’Islam : Un monde caché (Belfond, 1995). Le Livre d’Hanna est son troisième roman.
Entretien avec Geraldine Brooks
1. Vos deux précédents romans s’inscrivaient au cœur de la Grande Peste en Europe et de la guerre de Sécession. Le Livre d’Hanna est une fresque épique sur l’art et les persécutions religieuses. Qu’est-ce qui vous pousse à traiter de tel sujet ou telle époque historique ?J’aime les histoires du passé que nous connaissons par pans, mais pas complètement, qui nous intriguent par les faits rapportés à leur sujet, mais dont les zones d’ombre laissent une place à l’imagination.
2. Selon vous, qu’est-ce que la Haggadah de Sarajevo a de particulier qui lui a permis de survivre à travers les siècles ?
C’est une question fascinante. Pourquoi ce petit livre a-t-il toujours trouvé des protecteurs alors que tant d’autres n’ont pas eu cette chance ? Il est frappant que ce manuscrit soit issu de l’Espagne de la convivencia – une ère où la diversité était tolérée, voire même célébrée, et qu’il ait trouvé sa place des siècles plus tard dans un endroit similaire, à Sarajevo. Ainsi, même lorsque des forces de haine se sont élevées dans nos sociétés et ont détruit l’esprit d’ouverture culturelle et religieuse, il y a toujours eu des individus pour voir ce qui allait arriver et faire tout ce qui était en leur pouvoir pour l’empêcher.
3. Étiez-vous déjà en train de travailler sur Le Livre d’Hanna lorsque March a remporté le prix Pulitzer ? En quoi gagner ce prix prestigieux a-t-il influencé votre écriture ?
Je travaillais sur Le Livre d’Hanna avant même de commencer à écrire March. J’avais du mal à traiter de la Seconde Guerre mondiale : c’est une période déjà tellement évoquée, je voulais trouver un pan de la guerre qui ne soit pas trop familier pour les lecteurs. Après de nombreuses recherches infructueuses, j’ai soudain eu l’idée de March et cette histoire m’a semblé tellement simple à écrire que j’en ai tout de suite entamé la rédaction.
La surprise du Pulitzer n’a affecté mon écriture qu’en l’interrompant un certain temps à cause de l’attention nouvelle suscitée par March. Mais, après quelques semaines de distraction, j’étais de retour à ma table, seule dans mon bureau, à faire ce que j’ai toujours fait, c’est-à-dire essayer d’écrire le mieux possible, jour après jour.
4. La conservation de manuscrits n’est pas un travail très glamour, et pourtant le récit mettant en scène les recherches d’Hanna est aussi riche en suspense et captivant que les épisodes passés de l’odyssée de la Hagaddah. Qu’est-ce qui vous a inspiré cette histoire ?
J’aime écrire à la première personne, le plus important pour moi est donc de trouver la voix du livre. Ma première idée était de faire parler une conservatrice bosniaque, car j’aime la façon de s’exprimer des habitants de Sarajevo, avec une sorte d’esprit désabusé et mordant à la fois, qui souligne une capacité impressionnante à surmonter de grandes souffrances. Mais je n’arrivais pas à trouver la voix du livre, j’étais bloquée. Soudain je me suis dit : « Pourquoi ne serait-elle pas Australienne ? » Voilà une voix qui m’est familière. C’est ainsi que Hanna a pris vie dans mon esprit, et, avec elle, toute la partie contemporaine de l’histoire, qui ne devait être d’abord qu’un cadre pour les histoires passées, a pris une plus grande importance.
5. Les techniques scientifiques employées par Hanna pour examiner le livre sont vraiment fascinantes. Vous êtes-vous appuyée sur des recherches réelles pour ces passages ou avez-vous puisé dans votre imagination ?
J’ai visité des laboratoires, où j’ai pu interviewer des scientifiques et des conservateurs, et observer leur travail. Mais mon livre est une œuvre de fiction, et non un traité technique. Les experts pourront donc repérer un ou deux endroits où j’ai pris quelques libertés.
6. Qui est votre personnage préféré et pourquoi ?
Ce serait comme demander à un parent quel est son enfant préféré. Hanna est bien sûr devenue une sorte de bonne camarade, et cela me manque de ne plus passer mes journées avec elle. Mais j’éprouve une certaine tendresse pour tous les personnages du livre, et peut-être davantage pour les plus fragiles.
7. Le Livre d’Hanna s’inscrit dans beaucoup d’époques différentes. Les recherches et l’écriture de ce roman ont-elles été plus laborieuses que pour les précédents ?
J’ai dû faire plus de recherches, mais cela n’a pas été difficile. J’ai aimé tous les voyages – physiques et intellectuels – qu’elles m’ont fait faire. Voir briller les dômes et les flèches des églises de Venise dans la lueur du petit matin ; avoir le privilège de rencontrer Servet Korkut, qui a soutenu son mari dans sa résistance au fascisme ; voir Andra Pataki manier avec soin la vraie Haggadah de Sarajevo, ce sont des expériences uniques dans une vie.
8. Le Livre d’Hanna va-t-il être publié en Bosnie, et si oui, à quel genre d’accueil vous attendez-vous ?
J’espère qu’il le sera, mais je n’ai aucune idée de l’accueil qu’il y recevra. Ce que je fais est très présomptueux : me mêler de l’histoire d’autres gens. Quand je suis retournée à Eyam, le village ravagé par la peste dans mon roman 1666, je m’attendais à être clouée au pilori (ils en ont toujours là-bas).
À mon grand soulagement, les gens avaient adopté le livre. J’ai eu les mêmes craintes en allant faire une lecture de March à Concorde, dans le Massachusetts. Et j’étais finalement ravie de voir Louisa May Alcott (Jan Turquist, le directeur de l’Orchard House Museum, s’était déguisé pour l’occasion) me rejoindre à cette lecture, pour me remercier d’avoir été une des rares personnes à essayer de comprendre et d’apprécier son père. J’espère donc que les Bosniaques me pardonneront d’avoir pris des libertés avec leur histoire et verront mon livre comme un hommage rendu à l’esprit remarquable de Sarajevo qui m’a tant inspiré.
9. Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?
Je viens de commencer à explorer une histoire particulièrement intrigante, qui a eu lieu tout près de chez moi, à Martha’s Vineyard, en 1666, une de mes années de prédilection. Avec un juste équilibre entre connu et inconnu, cette histoire me semble être une base idéale pour construire un récit.