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Maggie O’Farrell, le pouvoir évocateur des mots.
Texte : C. Verschaeve l Photo : © Ben Gold

Après L’Étrange Disparition d’Esme Lennox (Belfond, 2008), Maggie O’Farrell nous revient avec Cette main qui a pris la mienne, un roman somptueux, récompensé par le Costa Book Award, l’un des plus prestigieux prix littéraires anglais. Lexie évolue dans le Londres des années 1960, Elina dans celui des années 2000. Une génération les sépare, et pourtant un lien secret et ténu unit les deux femmes. Une histoire bouleversante, pleine de sensibilité, où s’entremêlent des voix aussi émouvantes que troublantes pour évoquer les relations maternelles, la force des liens du sang et pouvoir destructeur des non-dits. 

Née en 1972 en Irlande du Nord, Maggie O’Farrell a grandi au pays de Galles et en Écosse. À la suite du succès de son premier roman, Quand tu es parti (Belfond, 2000 ; 10/18, 2003) elle a abandonné sa carrière de journaliste littéraire pour se consacrer à l’écriture. Après La Maîtresse de mon amant (Belfond, 2003 ; 10/18, 2005), La Distance entre nous (Belfond, 2005) et  L’Étrange Disparition d’Esme Lennox (Belfond, 2008 ; 10/18, 2010), Cette main qui a pris la mienne est son cinquième roman publié chez Belfond.


Entretien1. Comment vous est venue l’idée de ce roman ?

Il y a quelques années, je me suis rendue à la National Portrait Gallery de Londres, à l’occasion d’une exposition consacrée à l’œuvre photographique de John Deakin. La majorité des photos exposées étaient des portraits des habitants du Soho des années 1950 : des artistes, des écrivains, des acteurs, des musiciens… Soho est un quartier très réputé de la capitale, mais je ne me doutais pas que, si peu de temps après le Seconde Guerre mondiale, ce lieu avait été le centre d’un mouvement artistique de grande ampleur. L’esprit bohême, un peu underground, qui s’est développé ici et ressortait si bien dans les photos de Deakin, m’a complètement fasciné. À partir de là, j’ai commencé à imaginer une histoire, celle de Lexie, une fille issue d’un milieu très traditionnel, qui se lance dans une carrière de journaliste.

2. Votre livre mêle deux histoires. Pouvez-vous nous en dire plus ?

L’autre histoire s’inscrit dans le Londres contemporain. C’est celle d’Elina, une jeune peintre finnoise, qui vient de donner naissance à son premier enfant. Lorsque j’ai créé le personnage d’Elina, j’avais très envie d’écrire sur cette découverte de la maternité, sur les diverses émotions qui  assaillent les jeunes mamans : le choc, la maladresse, l’agitation et l’épuisement. C’est un sujet qui a souvent été traité en non-fiction, mais rarement en littérature. Mes personnages sont tous confrontés à ces instants où la vie change radicalement : une décision, une rencontre, un voyage, et votre trajectoire est à jamais modifiée. Avoir un enfant fait partie de ces grands moments de vie : il expire son premier souffle et, c’est fini, votre vie ne sera plus jamais la même.

3. Pourquoi avoir choisi de situer l’histoire à deux époques différentes ?

J’aime beaucoup l’idée de ces deux femmes arpentant la même ville à cinquante ans de distance. Lexie et Elina ne se doutent pas de l’existence de l’autre, pourtant leurs vies se répondent, comme un écho qui se poursuivrait à travers les années. Et, à mesure que l’histoire progresse, on s’aperçoit que leurs vies sont intimement liées, à un point qu’aucune d’elles n’aurait pu imaginer.

4. En plus de traiter de la maternité et des hasards de la vie, votre roman fait aussi une large part à l’amour…

L’amour, qu’il soit familial, platonique ou romantique, est un élément moteur dans ce roman. Lexie rencontre beaucoup d’hommes dans sa vie, que ce soit Felix, le journaliste TV irresponsable, ou Robert, le biographe plus sérieux. Mais rien ne pourra jamais remplacer Innes, l’amour de sa vie, l’homme qu’elle a suivi jusqu’à Londres, celui qui l’a prise sous son aile et a fait d’elle une vraie journaliste. Quant à Elina, sa relation avec Ted, son compagnon, est mise à rude épreuve lors de l’arrivée de leur bébé. À partir de ce moment-là, Ted est emporté par un flot de réminiscences, de souvenirs d’enfance enfouis depuis longtemps et qui bouleversent sa vie d’homme adulte. J’avais vraiment envie d’explorer la façon dont tous ces souvenirs, parfois des détails oubliés depuis longtemps, remontent immanquablement à la surface lorsque vous devenez parent. Je me suis alors demandée ce qu’on ressentirait face au souvenirs de personnes, de lieux, qui ne nous évoquent rien, si soudainement notre vie devenait celle d’un inconnu…

5. Quelles recherches ont été nécessaires à l’écriture de ce livre ?

Les années 1950 et 1960 ne sont pas encore trop éloignées de nous. Nous avons gardé beaucoup de témoignages de cette période – films, photos, livres –, surtout sur les années 1960, extrêmement prolifiques. J’ai lu quelques livres d’histoire, mais j’ai surtout essayé de m’immerger dans les romans de l’époque. Je devais m’imprégner du langage, du vocabulaire utilisé alors, si différent de celui que l’on entend à Londres aujourd’hui. J’ai donc beaucoup lu : Iris Murdoch, Muriel Spark, Jean Rhys, Magaret Drabble, Margaret Forster. J’ai appris plein de choses inestimables, comme, par exemple, le fonctionnement d’un téléphone dans un foyer, ou encore où trouver des bas bleu canard en 1957. […]

6. Londres apparaît presque comme un personnage central du livre. Pourquoi ?

Après Lexie et Elina, Londres est pour moi le troisième protagoniste du roman. J’ai écrit une grande partie de Cette main qui a pris la mienne alors que je n’habitais plus dans la capitale. Sans doute ai-je inconsciemment essayé de retranscrire cette intense et longue relation, faite de nombreux allers-retours, que j’ai entretenue avec cette ville.

7. Jusqu’où votre vie influe-t-elle sur votre œuvre ?

Je n’ai pas l’intention d’écrire mon autobiographie. Au contraire, je recherche dans la fiction un moyen de m’évader, de m’inventer une autre vie plutôt que de recréer la mienne. Bien sûr, il y a des éléments de ma vie qui s’insinuent dans mes livres, mais je les arrange et les réinterprète de sorte qu’on ne puisse pas les relier jusqu’à moi. Comme moi, Lexie et Elina sont arrivées à Londres à l’âge adulte et, comme moi, Lexie a entrepris une carrière dans le journalisme. L’expérience de la maternité s’inspire aussi directement de ma vie. Pour le reste, c’est uniquement de la fiction.

Interview avec Maggie O’Farrell pour Bookbrowse.com

Liens
Les livres de l’auteur :
Quand tu es parti
La Maîtresse de mon amant
La Distance entre nous
L’Étrange Disparition d’Esme Lennox
Cette main qui a pris la mienne
Littérature Etrangère
Documents étrangers
Les Grands Romans
Littérature étrangère
Mille comédies
L'Esprit d'ouverture
Belfond noir
Focus Auteurs
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