Stef Penney est née et a grandi à Édimbourg. Après un diplôme de philosophie et de théologie à l’université de Bristol, elle entreprend des études de cinéma au Bournemouth College of Art. Elle a déjà écrit et réalisé deux films. Son premier livre, La Tendresse des loups, a obtenu une double récompense inédite au prestigieux Costa Award : meilleure première œuvre et meilleur roman.
Entretien
1. Quelle a été l’inspiration de ce livre ?
En un mot, compliquée ! Elle a germé très lentement, à partir d’un premier scénario écrit il y a douze ans, qui s’achevait sur l’émigration de Mme Ross et Angus au Canada dans le cadre des Highland Clearances (expulsion de la population des Highlands écossais au XVIIIe siècle). J’aimais ces personnages et j’ai toujours su que j’allais y revenir à un moment ou à un autre. Au départ, je savais simplement qu’il allait s’agir de Mme Ross, à la recherche de quelqu’un, en plein hiver, je ne savais pas qui elle cherchait, ni pourquoi. J’ai par ailleurs eu pendant longtemps une obsession pour les climats froids, la neige et la glace. Pourquoi ? Bonne question… Je dévorais des livres sur le sujet, comme l’histoire de l’exploration polaire par exemple.
2. Quelles recherches avez-vous faites pour ce livre ? Êtes-vous allée au Canada ?
Non, je n’ai jamais été au Canada ! Jusqu’il y a peu, j’étais agoraphobe et je ne pouvais pas prendre l’avion (ni le train d’ailleurs). Mais je vis près de la British Library à Londres, et j’ai donc lu tout ce que j’ai pu trouver sur le Canada à cette époque, y compris beaucoup d’écrits des employés de la baie d’Hudson. En fait, plus j’avançais dans mes lectures, plus j’étais convaincue que la Compagnie de la Baie d’Hudson allait faire partie de cette histoire.
3. Pouvez-vous nous décrire votre processus d’écriture ?
J’essaye de me tenir à des horaires de bureau, mais je ne suis pas aussi disciplinée que je le voudrais. Je commence par faire des recherches, puis j’écris, souvent autour de l’histoire – le passé des personnages ou des scènes en particulier. Je dois savoir, en gros, où je vais avant de me mettre devant mon ordinateur.
4. Comment avez-vous gardé la trace de tous vos personnages ?
Cela n’a pas été si difficile. Il me semblait naturel d’adopter différents points de vue et je savais toujours exactement où était chacun. Mais, vers la fin, j’ai effectivement fait un plan des chapitres avec un code couleur pour les personnages de manière à vérifier que je n’avais laissé personne sur le côté pendant trop longtemps. Certains, y compris ma mère, m’ont conseillé d’insérer une liste des personnages au début du livre, à laquelle on puisse se reporter. Peut-être dans l’édition en poche…
5. Aviez-vous quelques appréhensions à traiter de problèmes tels que l’homosexualité, le racisme et le sexisme dans le Canada du XIXe siècle depuis le point de vue d’une Écossaise du XXIe siècle ?
Je ne m’étais pas fixé comme objectif de traiter de ces « problèmes », ils ont simplement jailli de l’histoire. Je ne pense pas que l’on puisse s’empêcher de traiter du sexisme en tant que femme écrivain, que l’on écrive sur le passé ou sur le présent – ni du racisme si l’on écrit une histoire de choc des cultures. Ma position était toujours dictée par la question de savoir ce que je ressentirais si j’étais dans cette situation. En d’autres termes, je n’ai pas essayé d’effacer mon point de vue contemporain – ce n’est peut-être pas la meilleure façon de dresser le portrait de personnes du XIXe siècle, mais c’est de cette façon que je voulais le faire.
6. Quelle est votre scène préférée et pourquoi ?
J’ai beaucoup de scènes préférées ! J’aime tout particulièrement certaines histoires du passé des personnages – par exemple le séjour de Mme Ross à l’asile, les souvenirs de Francis sur sa relation avec Jammet. Et je suis très fière de la fin.
7. Un des personnages est-il plus cher à votre coeur ?
Mme Ross, parce que c’est avec elle que tout a commencé. Francis, que j’ai adoré écrire, et Sturrock, sans doute parce qu’il devait faire partie du scénario original et que j’ai dû le supprimer. Un des privilèges de l’écriture est que vous pouvez ressusciter les morts ! C’est aussi le seul qui soit inspiré d’un personnage historique – un journaliste irlandais qui a écrit sur les Highland Clearances dans les années 1840. Si la vie de Sturrock vous semble tiré par les cheveux, ce n’est rien à côté de celle, extraordinaire, de Thomas Mulock…
8. Quels sont les auteurs et les livres qui vous ont influencé ?
J’adore les romans policiers, en particulier ceux qui repoussent les limites du genre. J’aime beaucoup, par exemple, l’écriture brillante de l’écrivain suédois Kirsten Ekman et sa façon de traiter des paysages et des personnages. Barry Lopez, un auteur d’histoire naturelle, est pour moi une grande source d’inspiration. Arctic Dreams (« Rêves arctiques ») est sans doute mon livre préféré. Il réussit à combiner histoire, philosophie et poésie pour parler des habitudes migratoires des bisons ! Il m’a appris à voir les choses sous un jour nouveau.Dans un autre domaine, j’adore les romans de Patrick O’Brien mettant en scène Aubrey et Maturin. Ses personnages ont une grande humanité, beaucoup d’esprit et de maturité, et ce sont aussi d’incroyables romans d’aventures. Tout simplement magnifique !
9. Pouvez-nous parler de vos futurs projets ?
Je travaille actuellement sur deux scénarii. Le premier, intitulé Nova Scotia, retrace l’histoire de Mme Ross en Écosse dont je vous parlais, le casting est en cours. Le second, Metal Heart, est un road movie en Laponie de nos jours, mais en été, il n’y a donc pas de neige dans celui-là. Je suis également en train de commencer un nouveau livre, mais j’ai quelques réticences à en parler pour le moment ! Il y aura aussi du mystère et une quête, mais le décor est très différent de celui de La Tendresse des loups.
Extrait d'une interview de Kat Tancock sur CanadianLiving.com