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Wally Lamb, un "Dostoïevski des temps modernes"
Texte : V. Cardi l Photo : © Elena Seibert

2010 marque le retour de Wally Lamb, avec Le Chagrin et la Grâce, un roman d’une ambition totale, qui puise sa force aussi bien dans les mythes anciens que dans les tragédies contemporaines, du labyrinthe du minotaure au lycée de Columbine. À l’occasion de cette sortie, Belfond remet en vente La Puissance des vaincus et Le Chant de Dolorès, deux romans-cultes de la littérature américaine de la fin du XXe siècle. Rencontre avec un « Dostoïevski des temps modernes » (The New York Times Book Review).

Né en 1950, Wally Lamb s’est imposé sur la scène littéraire internationale avec ses deux premiers romans : Le Chant de Dolorès et La Puissance des vaincus, tous deux numéro 1 de la liste de best-sellers du New York Times, sélectionnés par l’Oprah Winfrey’s Book Club et traduits dans plus de vingt pays. Après avoir été professeur d’anglais, Wally Lamb anime bénévolement depuis neuf ans des ateliers d’écriture dans une prison pour femmes du Connecticut et il a édité deux recueils de textes issus de leurs travaux. Après un long silence, il nous livre son nouveau roman, très attendu, Le Chagrin et la Grâce. Marié, père de trois fils, Wally Lamb vit dans le Connecticut.

Voir l’interview de l’auteur lors de sa venue à Paris :

http://www.belfond.fr/site/les_videos_de_wally_lamb_&910&21.html


Entretien
1. Pourquoi avez-vous décidé d’écrire ce livre ?
C’est par peur, je crois, que j’ai commencé à écrire ce roman, six mois après le massacre de Columbine. En tant que père de garçons adolescents et professeur de lycée depuis 25 ans, j’avais besoin de saisir la profondeur de la rage de Eric Harris et Dylan Klebold. Cette rage et le fait que ces jeunes assassins aient si parfaitement réussi à préparer leur crime au vu et au su de tous, m’avaient terrorisé.
J’ai mis dix ans à écrire cette histoire et, au fur et à mesure, je me suis fait le miroir de ce qui se passait dans mon pays et dans notre monde. Ce que j’avais commencé par peur est ainsi devenu le reflet de ma profonde frustration vis-à-vis de l’arrogance et de l’incompétence de l’administration Bush, de la course à la guerre, de la réaction nationale à l’ouragan Katrina et de l’injustice du système judiciaire américain.
Les deux derniers éléments me touchaient très personnellement. En effet, mon fils aîné enseignait dans un lycée de La Nouvelle Orléans quand a commencé l’inondation qui a fait tant de morts et de sans abri. Par ailleurs j’ai entamé l’écriture du Chagrin et la Grâce en même temps que mes cours bénévoles d’écriture à la prison pour femmes du Connecticut. Ce qui m’a permis de voir et d’entendre les failles dans notre système judiciaire de très près. Une fois que vous prenez conscience du degré de racisme et d’abus de pouvoir qui sont tolérés dans nos prisons américaines, où l’accent est mis sur la punition et non sur la réhabilitation, vous ne pouvez plus passer outre. Tandis que mon roman progressait, je me suis ainsi de plus en plus engagé en faveur de meilleures conditions de vie pour les incarcérés. Deux recueils d’essais autobiographiques écrits par mes élèves en prison ont été publiés. Ces livres ont une valeur thérapeutique pour leurs écrivains mais ils contribuent aussi (je l’espère) à balayer les préjugés sur les personnes qui vont en prison aux États-Unis et pourquoi.


2. Comment décririez-vous votre style ?
Mon style est contemporain dans la mesure où mes personnages parlent le langage d’aujourd’hui et sont aux prises avec les problèmes personnels et politiques du monde moderne. Mais pour tous mes romans, j’ai aussi puisé dans les mythes anciens. Il y a des années, un professeur fantastique du nom de Gladys Swan m’a expliqué que je n’écrirais jamais une histoire complètement originale. « Wally, le monde est vieux. Toutes les histoires qui doivent être racontées circulent depuis l’Antiquité. Le mieux que vous puissiez faire, c’est de mettre votre propre patte à ces contes classiques. » Elle m’a ensuite fait lire Joseph Campbell, Heinrich Zimmer et Claude Levi-Strauss. Les conseils de Gladys m’ont aidé pour chacun de mes romans. Le Chagrin et la Grâce est aussi contemporain que la tragédie de Columbine mais aussi ancien que les mythes de Thésée, du minotaure et d’Orphée et Eurydice.


3. Qu’est-ce qui est le plus important pour vous dans l’écriture ?
Pour moi, la chose la plus importante est d’explorer et de dire la vérité telle que je la vois et, surtout, telle que j’en ai fait l’expérience à travers les vies de mes personnages. Je ne pense pas que les romanciers doivent fournir toutes les réponses, par contre je pense qu’il nous incombe de poser certaines des questions les plus importantes.


4. Comment imaginez-vous et créez-vous vos personnages ?
Mes personnages viennent à moi de différentes façons.
Pour Dolores Price du Chant de Dolorès, c’était sous la forme d’une voix que j’ai entendue un beau matin sous la douche en me préparant pour le travail. Je ne la connaissais pas encore, ni elle, ni son histoire, mais à travers les quelques phrases que je l’ai entendu prononcer, j’ai su qu’elle était drôle, profondément blessée et pleine d’autodérision. Je l’ai aimée et j’ai voulu la suivre.
Dominick Birdsey de La Puissance des vaincus a commencé comme une image touchante dans ma tête. J’ai vu un homme conduire au volant d’un pick up le long d’une route de campagne au milieu de la nuit. Je me suis demandé pourquoi il n’était pas à la maison en train de dormir comme tout le monde. Pour le découvrir, j’ai décidé d’entrer dans le pickup, de prendre le volant, et je suis devenu lui.
J’écris mes histoires à la première personne pour habiter les existences d’êtres qui ne sont pas comme moi. Je peux ainsi m’étendre et grandir au-delà des limites de ma propre existence plutôt heureuse. Les romans que j’ai écrits m’ont changé d’une façon différente à chaque fois. Bien que je n’aie jamais joué la comédie, je me reconnais dans ce que les acteurs disent de leur travail. Me mettre dans la peau de quelqu’un d’autre me permet de mieux comprendre ce qui n’est pas moi, autrui. Ces expériences ont fait de moi une personne plus tolérante et compatissante que je ne l’aurais jamais été si je n’étais pas devenu un écrivain.


5. Est-ce que la généalogie est importante pour vous ?
Sur le mur de mon bureau, j’ai accroché une de mes citations favorites de l’écrivain américain Russell Baker : « La vie est une corde d’humanité qui s’étire depuis un temps longtemps révolu et elle ne peut être définie par l’étendue d’un seul itinéraire de la couche au linceul. » Je crois que les Français ont une meilleure connaissance et une meilleure approche de leurs histoires familiales que nous autres, Américains pressés. Je ne me suis moi-même intéressée à ma propre généalogie qu’à l’âge mûr – mes racines sont italiennes, allemandes et anglaises –, et en grande partie pendant l’écriture du Chagrin et la Grâce. Inversement, mes fils âgés de 28, 24 et 19 ans, éprouvent encore très peu de curiosité vis-à-vis de leurs aïeux à ce stade de leur vie. Comme Caelum Quirk dans mon roman, j’en suis venu à croire que nos ancêtres voyagent avec nous à travers le sang qui coule dans nos veines et influencent les personnes que nous sommes peut-être plus que nous ne pourrons jamais le savoir. Donc, oui, il est important pour moi de découvrir qui étaient mes ancêtres pour mieux comprendre qui je suis. Si et quand mes enfants s’y intéresseront aussi, tout ceci les attendra, prêt à être découvert.

Liens
Les livres de l’auteur :

Le Chagrin et la Grâce

La Puissance des vaincus

Le Chant de Dolorès
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