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Valérie Boronad : un destin d'écrivain |
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Texte : Mathilde Walton l Photo : © Catherine Gugelmann / Opale |
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Avec Les Constellations du hasard, Valérie Boronad nous offre un premier roman revigorant. Portrait d'un auteur plein de promesses.
Valérie Boronad a reçu le prix Carrefour Savoirs 2008 pour ce premier roman.
Entretien. Rencontre avec l'auteur qui nous parle de son métier d'écrivain.« Je suis Je suis tout naturellement attirée par la notion de quêtes intérieures et les différentes expressions que celles-ci peuvent revêtir selon les personnalités des personnages et les « hasards » de leurs routes. Enfin le rôle salvateur que la littérature peut tenir m’est aussi essentiel. Néanmoins les thèmes que j’aborde sont avant tout ceux que les personnages d’un roman amènent jusqu’à moi. D’une certaine façon, c’est une question de voix [et de voie aussi, en l’occurrence], la voix des personnages. » |
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Née en 1969 dans le Sud de la France, Valérie Boronad décide de devenir écrivain un beau matin, à l’âge de sept ans. Lectrice précoce et insatiable, elle s’adonne très tôt à l’écriture sous des formes diverses, nouvelles, poésies, scénettes... À douze ans, elle initie une correspondance avec Simone de Beauvoir qui durera jusqu’à la disparition de l’auteur. Simone de Beauvoir sera la première à suivre avec attention les prémisses de son apprentissage et à l’encourager à écrire. « Vous serez écrivain » lui écrit-elle, en réponse aux textes que Valérie lui adresse.
Valérie Boronad a d’abord écrit pour le théâtre, aux côtés de son mari, metteur en scène et comédien avec qui elle assure la co-direction d’une Compagnie de théâtre professionnelle. Éprise de littérature américaine [Faulkner, Hemingway, Selby, Miller, Fante, Banks, Irving, Auster…], sa technique narrative s’inscrit dans une filiation d’outre-atlantique. Les Constellations du hasard est le premier roman qu’elle présente.
Diplômée de l’ESSEC et agrégée, Valérie Boronad est professeur dans l’Enseignement Supérieur. Auprès de sa famille, elle partage son temps entre la région parisienne et la presqu’île de Giens.
Entretien. Rencontre avec l'auteur qui nous parle de son métier d'écrivain.
D’où vous vient le besoin d’écrire ?
La naissance de ce besoin, c’est le grand mystère ! Mon premier souvenir en la matière remonte à l’âge de six ans, âge auquel je me suis éveillée un matin en annonçant que je serai écrivain, sans jamais plus en démordre ! Bien sûr, j’aimais les histoires, bien sûr, j’aimais lire – déjà ! – mais pourquoi me suis-je mise en tête d’épouser l’écriture à cet âge-là, c’est franchement incompréhensible ! En définitive, il y a parfois des actes qui font sens presque malgré nous. C’est un peu comme dans une histoire d’amour. À quel moment l’amour est né ? À quel moment est-ce que l’on sait ? Lorsqu’on l’a croisé(e), ce jour-là, l’aimait-on déjà… qu’est-ce qui a fait que…qu’est-ce qui a permis cette rencontre exceptionnelle parmi toutes les autres… Je crois que le destin – pour reprendre un des thèmes du roman – repose davantage sur une disposition intérieure que sur des faisceaux d’événements extérieurs. Cette disposition intérieure nous met peut-être simplement en phase avec nous-mêmes. Et ce mystère fait écho dans l’écriture elle-même : le métier d’un écrivain est avant tout de fabriquer des histoires, d’entortiller le hasard pour fabriquer des destins de papier. Néanmoins, j’ai souvent l’impression de ne faire rien de plus qu’ « écouter » mes personnages, j’ai le sentiment de devoir être vigilante, de ne rien leur imposer, afin de me faire dépositaire de l’histoire qu’ils portent en eux et que je parviendrai peut-être à entendre si je fais suffisamment silence…
Les Constellations du hasard font la part belle à la jeunesse, la naïveté. Que regrettez-vous de vos 20 ans et de vos premiers pas d’écrivains ?
Luc Kervalec est au commencement de sa vie d’homme. Sur la ligne de départ, pour ainsi dire. C’est une situation qui m’émeut toujours beaucoup. C’est comme de regarder un oisillon s’élancer et battre maladroitement des ailes pour son premier vol. On a automatiquement envie de tendre les mains pour amortir sa chute probable ! Asturias, à l’inverse, est à la fois un homme et un auteur accompli, arrivé au terme de sa quête. Une longue traversée les sépare et pourtant une belle histoire d’amitié les lie, comme si de part et d’autre d’une longue route, ils se tendaient la main. Du haut de ses vingt ans, Luc s’élance dans la vie mû par une naïveté et un désir qui semble pure lubie : débarquer à New York à la recherche de Paul Auster ! Mais en réalité parce qu’il intente cet incroyable effort sur lui-même : se mettre en route pour un but parfaitement improbable, Luc entame son voyage et, comme pour tout vrai voyage, c’est la route qui importe davantage que la destination. Bien sûr, il va de catastrophe en catastrophe ! Mais en définitive, c’est bien ainsi que son destin s’écrit. Non pas « par chance » mais grâce à ce que ces séries d’épreuves vont peu à peu transformer et déposer en lui.Le destin n’est jamais que le cahin-caha du hasard que notre volonté transcende. Et quelquefois, ce n’est plus la volonté mais une forme d’abandon, d’écoute du monde qui finit par nourrir de plus grandes choses.
Alors en ce qui me concerne, forcément, de mes vingt ans, je ne regrette rien ! Surtout rien ! J’espère bien avoir eu suffisamment de naïveté et de fougue pour parvenir à repousser les brides que la raison voudrait passer à nos rêves. On ne renie pas une route sur laquelle on pose chaque jour le pied…
Les Constellations est votre premier roman publié, est-ce votre premier roman écrit ?
J’ai écrit quantité de choses dans mon enfance et mon adolescence. Nouvelles, contes, scénettes, poèmes, romans. Puis, un jour a fait date et j’ai décidé que j’étais au tout début de l’histoire, j’ai décidé qu’à partir de ce jour, je commençais vraiment à travailler. D’ailleurs, je n’ai pas cessé de me le répéter depuis, vous savez : à chaque roman, faire place nette, recommencer du départ, retrousser ses manches et se mettre au travail ! Sauf qu’à présent, j’évite de perdre systématiquement tout ce que je fais ! Mais, pendant longtemps, j’ai écrit en me débarrassant de ce que j’écrivais parce que je n’étais jamais satisfaite. J’égarais ce que je trouvais trop mauvais. Parfois, je jetais. C’était plus difficile. J’ai pratiqué l’autocensure avec ardeur ! Ce roman est le premier que je me sois décidée à présenter à un éditeur. C’est un peu comme mon personnage, je crois qu’il était paradoxalement providentiel que son premier manuscrit tombe à la mer au début du voyage ! Il n’en reste pas moins vrai que la perte d’un texte sonne toujours comme une petite mort. Mais tout écrivain renaît perpétuellement de ses cendres, non ?
Racontez-nous l'itinéraire des Constellations et le rôle de votre libraire dans son histoire...
À vrai dire, ce libraire, à l’époque, je le connaissais à peine ! Mais des amis m’avaient parlé de lui comme d’un « vrai » libraire, investi de la mission de porter les livres auprès des lecteurs. Alors je lui ai confié le manuscrit des Constellations. Il a très gentiment accepté de le lire, quoique franchement sceptique en son fort intérieur – m’a-t-il avoué par la suite ! Deux jours plus tard, je découvrais un message totalement enthousiaste sur mon répondeur : il avait adoré le texte et m’exhortait à le présenter à un éditeur ! En définitive, il a eu raison. Peu de temps après, le manuscrit se trouvait simultanément accepté par trois grands éditeurs – dont Belfond !
Asturias est un grand poète méconnu mais un homme heureux. Pourquoi avoir voulu que cet homme soit reconnu, qu’il ait à tout prix des lecteurs ? Pour vous, être publiée, c’est être reconnu comme écrivain ?
C’est Luc Kervalec et non Asturias, qui voulait absolument que le vieux poète soit reconnu. Asturias est justement un poète de génie qui se satisfait d’écrire une œuvre colossale à l’insu de tous. Il n’a même jamais posé sa poésie par écrit ! Elle demeure dans sa mémoire, se meut perpétuellement en lui, in vivo comme dans un aquarium, ainsi la maintient-il vivante. L’idée de reconnaissance est parfaitement étrangère à sa quête. Mais Luc est follement épris de littérature. Imaginez ! Imaginez avoir rencontré un parfait inconnu qui, par exemple, se serait appelé Shakespeare, n’auriez-vous pas jugé de votre devoir absolu de porter son œuvre à l’humanité ? Il me semble bien que si tel avait été le cas…
La phrase de Simone de Beauvoir vous prédisant un destin d'écrivain a-t-elle eu une influence sur vos choix et votre désir d'écrire? Parlez-nous de cette relation entre une jeune fille et un grand écrivain... à l'image de la rencontre de Luc et Asturias. Ce jeu de miroir n'est pas probablement fortuit...
La phrase de Simone de Beauvoir vous prédisant un destin d’écrivain a-t-elle eu une influence sur vos choix et votre désir d’écrire ? Parlez-nous de cette relation entre une jeune fille et un grand écrivain... à l’image de la rencontre de Luc et Asturias. Ce jeu de miroir n’est probablement pas fortuit…
J’avais onze ans et je pensais que je venais de découvrir la littérature en lisant Le Diable et le bon Dieu de Sartre, sur lequel j’étais tombé par hasard dans une librairie. Une révélation ! Une musicalité, une force, une énergie. J’étais déroutée et totalement enthousiasmée. Tout à coup, je découvrais qu’être écrivain pouvait être encore bien plus extraordinaire que simplement raconter des histoires. C’était un sentiment tellement fort qu’il fallait absolument que je l’exprime. Sartre n’était plus, je me suis adressée à Simone de Beauvoir. Je lui ai dit que je lui écrivais parce que je venais de lire Sartre ! J’imagine que cela a dû l’amuser, qu’elle a dû ressentir quel extraordinaire bouleversement cela éveillait en moi. Elle m’a incitée à lui donner de temps à autre de mes nouvelles. Au fil des années, elle est devenue ma « voix dans la nuit », celle à qui je pouvais confier mes rêves d’écrivains, celle qui me lisait et me répondait, celle enfin qui a osé me dire « vous serez écrivain ». J’avais seize ans. Elle me projetait à l’intérieur de mon propre rêve. J’en avais dix-sept quand elle nous a quittés. Notre relation était restée épistolaire. Tout simplement parce qu’à dix-sept ans, je la croyais immortelle. J’attendais d’être devenu écrivain pour demander à la rencontrer, j’attendais d’être prête. Sa mort m’a devancée.
Pour le reste, ce sont mes choix et mon désir d’écrire qui m’ont conduite à Simone de Beauvoir et non l’inverse. C’est pour la force d’enracinement de cette nécessité en moi qu’elle m’a sans doute encouragée. M’en souvenir m’a quelquefois réconforté dans les moments difficiles. Mais elle n’a jamais déterminé ma persistance à mener ce combat-là.
Avez-vous des obsessions, des thèmes récurrents ?
Je crois que je parle avant tout des hommes, du cœur des hommes et de ce qu’il peut en advenir au fur et à mesure de leurs parcours. Aussi vous ai-je également parlé de destin et de hasard, qui sont d’ailleurs des thèmes austériens. Je suis tout naturellement attirée par la notion de quêtes intérieures et les différentes expressions que celles-ci peuvent revêtir selon les personnalités des personnages et les « hasards » de leurs routes. Enfin le rôle salvateur que la littérature peut tenir m’est aussi essentiel. Néanmoins les thèmes que j’aborde sont avant tout ceux que les personnages d’un roman amènent jusqu’à moi. D’une certaine façon, c’est une question de voix [et de voie aussi, en l’occurrence], la voix des personnages.
Pour Les Constellations, j’ai rencontré [virtuellement!] le personnage de ce jeune écrivain de vingt ans. Luc Kervalec. J’ai écouté ce qu’il me racontait, ce qui revient à dire que je me suis mise à écrire à travers sa voix. C’est ainsi que l’histoire est née, de même que les thématiques : de la voix de Luc, puis très vite de celle d’un vieil Andalou, Alejandro Asturias, imprévisible, acariâtre et finalement formidablement attachant. Un poète de génie qui a découvert la poésie non dans les nuées, mais occupé à vider les tripes d’un poisson, un long et beau bar qui lui rappelait son Andalousie natale. Alors le thème de l’exil a surgi tout naturellement. Puis j’ai vite découvert qu’un homme tel qu’Alejandro avait poursuivi sa propre quête, laquelle offrait quelques pendants et contrepoints à celle de Luc.
Si le thème de la transmission est si important dans Les Constellations c'est parce que vous croyez à cet apprentissage d'un adulte - disons d'une personne expérimentée - donné à un plus jeune. Vos enfants écrivent-ils ?
Absolument pas ! Par contre, l’un d’entre eux a déjà joué au théâtre et un autre me semble avoir quelques prédispositions à devenir circassien ! Ce qui compte, c’est seulement de les accompagner sur la route qui est la leur. Les parents transmettent avant tout leur amour. Ils ne peuvent présumer de la route que vont prendre leurs enfants et encore moins les y précéder forcément. D’ailleurs, défricher sa propre route est souvent essentiel à ce que l’on devient. La voie de la facilité n’est pas toujours la meilleure en fin de compte. Mais c’est une opinion qui procède certainement d’une vision de long terme !
Plus concrètement, comment écrivez-vous ? Pensez-vous que le style, l'écriture, se travaille, qu'elle demande de la rigueur ? Ou bien, au contraire c'est le relâchement qui donne voix aux personnages, les interstices dans l'écriture et le temps laissé à l'imaginaire qui font naître un roman ?
Un roman « se rêve ». Il obéit à un rythme aussi naturel que celui de la germination. Il faut prendre le temps de le laisser percer la terre obscure de laquelle il surgit dans le silence, puis se développer lentement avant de donner ses fruits. L’écriture se travaille avant, durant une phase d’apprentissages techniques très variables et après, pendant le travail de correction. Mais au moment où le roman jaillit enfin de l’obscurité, l’écriture doit être un instrument parfaitement docile dans la main de l’écrivain, dans ses doigts posés sur le clavier ou le stylo. Pour que l’histoire qui file à travers lui, rencontre son but ultime.
Le théâtre tient une place importante dans votre vie. Lorsque vous écrivez un roman, le projetez-vous sur une scène ?
Ce n’était pas le cas pour Les Constellations du hasard, quoiqu’on me dise souvent qu’elles renferment une forme de « mise en scène » de l’histoire. Je crois que le sens de la dramaturgie rejoint, au roman, l’art du conteur. Quant au prochain roman, l’histoire m’a si bien conquise que j’ai été conduite à mettre en oeuvre une double partition. Une écriture romanesque d’une part, une écriture dramatique de l’autre. En partage, des personnages communs et une même histoire portée par deux procédés narratifs différents. Peut-être m’était-il si douloureux de me séparer de ces personnages que je me suis lancée dans cette double aventure ! Mais la vérité était que cette histoire recélait une matière extrêmement particulière… |
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