Christophe Ghislain est né en 1978 dans la région de Liège, en Belgique. Après des études de lettres et de philosophie, il s’est orienté vers la réalisation et a obtenu en 2005 pour Lost in La Hesbaye le prix du meilleur premier film au Festival international du film indépendant de Bruxelles. La Colère du rhinocéros est son premier roman.
Christophe Ghislain, La Colère du rhinocéros est un roman polyphonique où résonnent trois voix qui tissent une seule et même histoire. Comment vous est venue l’idée de cette polyphonie ?
Tout a commencé avec Gibraltar, le personnage principal. Le reste est né à partir de lui. J’ai très vite su que j’écrirais ce texte à la première personne, que je voulais le vivre et le faire vivre ainsi. Le Rhino était ma première expérience. Ma première fois. Pas question de mettre de la distance. Faire un « il » impersonnel de ce Gibraltar qui me collait au ventre me semblait une aberration. Et la suite s’est imposée. D’autres personnages ont vu le jour. Parmi eux, Emma et l’Esquimau. Ils ont pris la parole. Il le fallait, parce qu’il y avait cette histoire à raconter, et que Gibraltar ne pouvait en rendre seul tous les aspects. Puis j’aimais l’idée d’un récit puzzle au sein duquel chaque personnage, non content d’en être un acteur, apporte sa propre pièce, détient sa part de savoir et surtout sa part de vécu.
Cette polyphonie induit une structure narrative complexe. Comment est construit votre roman, et pourquoi avez-vous choisi de le structurer de cette manière ?
La multiplicité de narrateurs impliquait une certaine (dé)construction du récit que je trouvais intéressante, non seulement pour le jeu avec le lecteur, qui reconstruit le puzzle, mais aussi pour une question de rythmique. Des chapitres courts. Pas forcément avec une unité de temps et d’action, mais presque. C’était à la fois complexe et rassurant pour le novice que j’étais. Complexe car le risque de se perdre en chemin est grand quand on brise le fil narratif, mais aussi parce qu’il ne fallait pas que ça me serve de béquille. (Rien n’est plus tendance qu’une structure narrative explosée ; rien n’est plus efficace pour masquer les failles d’une histoire bancale.) Sans compter les difficultés inhérentes à la polyphonie, car je devais non seulement découvrir ma plume, mon phrasé d’auteur, mais également et dans ce cadre-là faire parler trois narrateurs différents. C’était rassurant, aussi, parce qu’il s’agissait justement de progresser par segment. Je vivais entouré de notes étalées sur et dans mon bureau, comme un comptable mais en plus bordélique, afin de me faire croire que je maîtrisais mon affaire et que je savais où j’allais. J’avançais pas à pas, brique après brique, érigeant la maison Rhinocéros mais sans bâtir tout un pan de mur d’un coup. Un petit morceau par-ci, un autre par-là. Ça m’a permis de construire une « grande » histoire à coups de petites esquisses, de ne pas donner toutes les cartes du jeu d’une seule traite, et sur le plan stylistique c’est une chose que j’aime assez. Un peu comme les poupées russes. On en ouvre une pour en trouver une autre, et ainsi de suite. Sauf que là on va du petit vers le grand. On ouvre une fenêtre sur un bout de territoire, puis une autre et encore une autre, et au fil des chapitres on se fait une idée du territoire entier. On le devine, même s’il est hors champ, et les parcelles visitées prennent peu à peu tout leur sens. Et de l’ampleur.
Vous venez du cinéma, et vous avez écrit un livre aux allures de western et d’Arizona Dream. Partout dans votre texte, des images fortes. Un impact visuel permanent, et quelque chose de l’ordre du scénario. Le scénario, d’ailleurs, c’est le grand drame de Gibraltar… Quel est votre rapport au cinéma, et quel rapport entretiennent chez vous cinéma et littérature ?
Un jour, je suis rentré de l’école et je me suis installé dans le canapé. Il y avait une cassette qui traînait sur le téléviseur. Un film que j’avais enregistré une ou deux semaines plus tôt, non pas par cinéphilie, mais simplement parce que j’étais fan de Johnny Depp. Je l’ai mise dans le magnétoscope. Deux heures plus tard, je savais ce que je voulais faire de ma vie. J’avais dix-sept ans, la tête dans les étoiles, et un Yougoslave dont je ne savais rien venait de me faire comprendre que je pouvais l’y laisser tout en ayant les pieds sur terre : j’allais devenir cinéaste ! Faire un métier de toutes ces histoires qui se bousculaient dans ma jeune caboche… Parmi d’autres films, Arizona Dream a compté dans ma vie et mes choix. Gibraltar en cite certains dans le texte.
Le cinéma, à mes yeux, est longtemps resté l’outil narratif ultime. Un plan, trois secondes, une gueule burinée planquée sous un Stetson sur fond de désert poussiéreux, et c’est déjà toute une histoire. Une histoire inscrite à grands coups de décennies sur les rides du bonhomme. Et ça, ça ne se ressent jamais mieux que dans le noir, avec ce visage qui respire, transpire, vit devant vous. C’est ce que j’ai pensé pendant longtemps. Puis je me suis rendu compte qu’il y avait moyen de mettre des phrases. Que la richesse d’un plan pouvait se trouver dans un mot. Et surtout il y a eu les prémisses de cette histoire que j’ai couchés en quelques lignes sur le papier, durant mes études de cinéma. Au début pour en faire un scénario. Il y avait cette image qui m’obsédait, celle de ce type dans sa voiture démolie, sur une grand-route paumée, un rhinocéros devant lui. Je sentais sa peur, sa déroute, comme si j’étais avec lui dans le véhicule. Puis je me suis demandé ce qu’il fichait là. L’homme, pas la bête. Qu’est-ce qui l’avait amené sur cette route paumée ? Et je me suis rendu compte que je ne voulais pas en faire un film. Que je voulais juste écrire la réponse à cette question, parce que j’avais la sensation que c’était la bonne façon. Alors j’ai mis le projet « au frigo ». Les études terminées, je l’ai ressorti des tiroirs, et le Rhino est né.
Dans un registre de langue assez oral, vous parvenez à ciseler des phrases rythmées et musicales, à créer des lenteurs nécessaires puis des accélérations fulgurantes pour nouer une langue tour à tour gouailleuse et poétique. Où avez-vous puisé vos sources littéraires ? Quels sont les auteurs qui vous touchent ?
De la même façon que Kusturica, John Irving a marqué une époque de ma vie – la même, pour tout dire. Le Monde selon Garp. La première fois, j’en ai lu cinquante pages, j’ai refermé le bouquin et je l’ai oublié une année entière. Puis je l’ai rouvert. Et je ne l’ai plus lâché. Depuis, d’autres ont pris le relais : McCarthy, Harrison, Steinbeck, Bukowski, Dickens, Easton Ellis, García Márquez, McCann, Cervantès, Rimbaud, Vian, Salinger, Capote, Baricco, Fante, Süskind et j’en oublie…
Votre titre est pour le moins surprenant, et synthétique… Pouvez-vous nous en parler ?
Je ne suis pas du genre à trouver un titre facilement. Pour le Rhino, il m’a fallu attendre d’avoir écrit la moitié du texte, longtemps après l’invention et l’élaboration du projet. Le temps de mieux cerner, ressentir les personnages et leurs enjeux propres ; mais aussi et en conséquence de mieux comprendre le lien profond, la pâte sous-jacente qui les unit. Je posais les briques. J’ai fini par entrevoir le mortier. J’ai écrit cette ligne qui évoque la colère d’Arthur, « la colère du père endormi », et c’est à ce moment-là que j’ai compris. Dans le texte, le rhinocéros existe en tant que tel, en tant que personnage à part entière, mais il a également une valeur et une fonction symbolique. Poétique. A sa façon il représente la mort, bien sûr, mais il est aussi présent chez Arthur, Farrell, l’Esquimau et même – surtout – chez Gibraltar. Et tous les autres. Tous ces personnages cachés sous leur peau trop épaisse, comme le cow-boy cité plus haut sous son Stetson, surnageant péniblement, tentant de garder la tête hors de cette eau qui pourtant ne vient jamais. Terriblement absente. Et la colère au ventre. La colère du rhinocéros.
A l’image de votre titre, votre texte est marqué par un certain nombre de métaphores. Quelle place ont-elles pour vous dans l’économie du livre, que viennent-elles remplacer ?
Une fois encore, je vais revenir sur mon cliché du cow-boy. Son chapeau trempé de sueur. Le soleil qui cogne sur la terre et le bétail et sur sa peau brûlée. Son visage qui vous raconte une histoire à lui seul. Elle est là, il n’y a plus qu’à la deviner. Là-dessus, le type vous sort ses trois mots et c’est comme si vous aviez compris toute sa vie.
Dans un film, rien n’est plus stupide que de faire dire à un personnage qu’il est triste ou heureux, qu’il a peur ou qu’il est malheureux. On n’explicite pas les sentiments. Un plan sur sa main tremblante, cramponnée à un mégot de cigarette dont il ne reste rien à fumer suffit à faire comprendre que ce n’est pas le jour le plus grandiose de son existence. J’ai tenté de faire pareil. Avec plus ou moins de succès, mais le but était là : avec quelques mots, quelques esquisses (poétiques ou non), parfois une simple « photographie » d’un personnage paumé dans les plaines, je voulais rendre si ce n’est son humeur, du moins une humeur, plutôt que de la décrire en vingt lignes.
Qui sont à vos yeux l’Esquimau et Emma ?
Il y a quelque chose du monstre chez l’Esquimau. Dans tous les sens du terme, avec ce que ça comporte de beau et d’horrible, et surtout de solitude. Ce colosse empli de force et de faiblesse, à la fois dur et enfantin. Il impressionne l’enfant que j’étais – je m’imagine bouche bée – et intrigue l’adulte que je suis.
Concernant Emma… les choses sont plus compliquées. Il y a chez elle quelque chose de l’ordre de l’amour idéalisé, manqué, inabouti. Pas vraiment impossible, mais qui simplement ne se concrétise pas, un peu par manque de réaction, par inertie ou abandon. Par peur d’être déçu, peut-être. Déçu par une nouvelle réalité qui ne serait sans doute pas meilleure que la précédente. Elle est comme ces choses que l’on fantasme, ces possibles dans lesquels on se projette sans jamais se donner réellement la peine de les atteindre, mais dont on a besoin pour se faire croire qu’un jour, peut-être…
Avez-vous écrit un roman sur la force éblouissante de l’inertie ? Sur la peur ? Sur la nécessité de s’éprouver ? Qui est Gibraltar et comment qualifieriez-vous votre livre ?
J’ai écrit un livre sur tout ça à la fois. Et d’autres choses encore. On pourrait parler du rapport au père, par exemple. Ou de cette interrogation qui hante le texte du début à la fin : que fait-on de nos vies ? Cette question est probablement ma plus grande obsession. Quant à Gibraltar, je crains qu’il y ait beaucoup de moi en lui. Je sais, rien n’est moins original pour un premier roman, mais dites-vous que vous pouvez refermer le livre à tout moment, contrairement à mes proches, qui doivent me supporter jusqu’au bout de la journée !
Qualifier le livre ? Impossible. Je ne sais pas faire.
Ce premier roman vous a-t-il permis d’assumer quelque chose de vous ?
Bien sûr il y a beaucoup d’éléments personnels. J’y ai mis ma sueur, mon sang et mes tripes, et je n’ai pas triché. Mais de là à mieux assumer l’une ou l’autre chose… je ne sais pas. Peut-être n’ai-je pas suffisamment de recul pour pouvoir le dire.
Ecrirez-vous avec plus de liberté, après La Colère du rhinocéros ?
Ce dont je suis convaincu, c’est d’avoir appris. Ce que je sais également, c’est que les passages les plus forts du texte sont ceux qui ont été écrits le plus sauvagement, sans réfléchir, arrachés violemment du fin fond de ce que je suis pour enfin dire ce pour quoi j’avais rédigé tout ce roman. Pour le reste… on verra. |