Entretien avec Jérôme Bucy, l’auteur de La Colonie des ténèbres
Mai 2010
Découvrez les coulisses de l’écriture de La Colonie des ténèbres. L’auteur nous raconte le choix du lieu et de l’époque de l’intrigue du roman, et nous explique sa fascination pour les chauves-souris.
Jérôme Bucy, votre premier livre aux éditions Belfond,La Chambre d’ambre(2008), mettait en parallèle deux temps de l’histoire : les années 1990 en Pologne, et le temps du nazisme lors de la Seconde Guerre mondiale, entre la Russie et l’Allemagne. Votre nouveau roman noir, La Colonie des ténèbres, met également en relation deux périodes de l’histoire : Berlin-Est en pleine guerre froide, et Paris de nos jours. Pourquoi aimez-vous jouer sur deux temps ?
Au-delà d’une approche délibérée sur deux époques différentes, j’éprouve surtout du plaisir à ancrer l’intrigue sur des événements historiques. Mêler la petite histoire à la grande. Car un épisode du passé n’est jamais totalement terminé, les actes d’autrefois peuvent avoir des répercussions insoupçonnées bien des années plus tard. Cela permet de revisiter des événements connus pour les présenter sous un éclairage nouveau. Ou tout simplement mettre en avant des petits bijoux de l’Histoire restés dans l’ombre… comme cette fabuleuse énigme historique qu’est la chambre d’ambre.
Qu’est-ce qui vous a amené à situer les fondements de votre intrigue dans une ville sous l’emprise de la Stasi ? Pourquoi ce régime politique, cette époque, cette ville ?
Au départ, pour une raison très simple. Je suis né en août 1961 alors même qu’on érigeait le Mur de Berlin. Difficile dans ces conditions de ne pas ressentir de la curiosité, voire une certaine forme de fascination pour cette période de construction personnelle au sein d’une famille heureuse, contemporaine de celle d’un mur qui brisa tant d’autres vies. Les destins familiaux basculèrent, chacun suivant sa voie, très différente selon le côté du Mur. Dans cet univers étrange, la Stasi apporte sa propre complexité. Surveiller qui ? Pour quelle raison ? Et l’envie de creuser pour comprendre les motivations profondes du ministère d’État et peut-être revisiter ensuite l’Histoire avec un nouveau regard.
Au cœur deLa Colonie des ténèbres : les chiroptères. Les chauves-souris sont-elles pour vous un objet de passion, de fascination ?
Un objet de crainte irraisonnée au départ. Puis, après réflexion, d’incompréhension. Comment cet animal inoffensif, qui ferait même plutôt le bien à notre insu en détruisant chaque nuit son lot d’insectes nuisibles, est-il autant détesté ? L’animal a suscité ma curiosité, puis un intérêt grandissant. Scientifique pour son mode extrêmement sophistiqué de déplacement par écholocation. Et mystique aussi, juste pour se faire peur, car si cet animal est le symbole du Mal, c’est qu’il y a peut-être des raisons à cela…
Le comportement des chauves-souris est mis en parallèle avec les comportements humains, et notamment en ce qui concerne les traumatismes et leur relation à l’agressivité. Vous basez-vous pour ce faire sur des expériences scientifiques ou donnez-vous votre propre interprétation du monde ?
Quelques expériences scientifiques décrites dans l’ouvrage Les Chauves-souris maîtresses de la nuit cité en référence du roman, mais extrêmement remaniées et modifiées pour en accentuer le côté intrigant. La relation entre le traumatisme et la montée de l’agressivité chez l’homme est une interprétation plus personnelle.
Trois personnages principaux dans ce livre : Andersen Olchansky, Parisien passionné de chiroptères et employé par une industrie chimique pour veiller à la sécurité de son site internet ; Stertz, médecin légiste berlinois étudiant dans le Berlin-Est des années 1960 deux crimes présentant des points communs ; et Ephémère, jeune femme fragile et singulière à tendance gothique, également férue de chauves-souris. Pouvez-vous nous les présenter ?
Andersen est un esprit cartésien, rationnel. Sa passion pour les chauves-souris repose entre autres sur les performances de ces animaux, une très haute technologie dans un animal modèle réduit. Sterz est doté d’un esprit scientifique, mais c’est avant tout un médecin profondément intéressé par l’humanité de ses patients, en particulier des enfants des victimes qu’il va croiser sur les scènes de meurtres. Ephémère est différente. Imprévisible, mystique, solitaire et fragile. Mais ces trois personnages ont en commun de profonds traumatismes dans leur parcours personnel qui vont les amener à tisser des liens entre eux et à s’épauler dans leurs quêtes mutuelles.
Ephémère apporte peu à peu, de façon plus sensible que scientifique, son eau au moulin de l’intrigue. En quoi est-elle importante à vos yeux ? Peut-on dire qu’il s’agit d’un personnage limitrophe, à la fois partie intégrante de l’enquête et objet pris dans l’enquête ?
Elle est intéressante dans la mesure où son approche, bien que non rationnelle, n’en est pas moins efficace. Ephémère est imprévisible, suit ses propres règles et sa propre logique, mais aide à sa façon la progression du lecteur… et sa propre quête. Elle a également bien entendu beaucoup à apprendre sur elle-même.
Peut-on dire également que, par rapport à l’étude des traumatismes vécus abordés par ailleurs dans le livre, la révélation de son histoire personnelle, pourtant tissée de mystères et finalement de traumatismes inconscients, vient soulager et alléger Ephémère ?
Oui, car le traumatisme majeur d’Ephémère est issu du secret, de la confusion et du chaos qui l’entourent. Le chemin vers la lumière et la vérité est souvent douloureux, mais il permet parfois de bâtir le socle sur lequel on peut se construire.