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Entretien avec Joséphine Dedet, à l’occasion de la parution de son roman, L’homme que vous aimerez haïr
Librement inspiré de la rencontre entre Erich von Stroheim, Gloria Swanson et Joseph Kennedy, L’homme que vous aimerez haïr est une fantaisie cinglante portée par une écriture tirée au cordeau. Entre fiction et réalité, mystification et voyeurisme, l’invention d’un cinéaste de génie.
Joséphine Dedet, d’où vient le titre de votre livre ? Pouvez-vous nous présenter l’« homme » en question ?

« L’homme que vous aimerez haïr » est le surnom que l’on a donné à Erich von Stroheim à ses débuts d’acteur, aux États-Unis (il devint très vite réalisateur et joua dans ses propres films). Ses origines autrichiennes, son accent étranger et la tenue militaire dont il s’affublait souvent (il prétendait être un ancien officier de l’armée autro-hongroise) faisaient de lui l’homme idéal pour incarner les « méchants » à l’écran.
Pendant la guerre de 1914-1918 et dans l’entre-deux-guerres, les Allemands avaient une image détestable, aux États-Unis comme en Europe. L’un de leurs sous-marins n’avait-il pas coulé le paquebot Lusitania, à bord duquel se trouvaient des milliers de civils, dont près de 200 Américains et des enfants ? On parlait alors de la « barbarie allemande ». Stroheim s’est emparé de cette vindicte populaire pour en faire sa chance, sa publicité. Le personnage du « Boche », c’était lui. Typé, et même stéréotypé, on n’était pas près de l’oublier. C’était l’effet qu’il recherchait. Et ça a marché.

Si Erich von Stroheim est un personnage réel, L’homme que vous aimerez haïr, le livre, oscille entre réalité et fiction. Pourquoi avez-vous pris le parti de procéder ainsi ?

Stroheim adorait mêler le vrai au faux, la fiction à la réalité. Il a menti de A à Z sur tous les aspects de son existence. Fils de chapeliers juifs, il s’est fait passer pour un noble austro-hongrois. Renvoyé de l’armée pour d’obscures raisons, il se vantait de sa carrière militaire. Et, au cinéma, il a inventé le procédé qui consiste à alterner des images de ses propres films, des images d’archives et des actualités. Une idée géniale qui a traversé les époques…
En mêlant comme lui le vrai et le faux (sa vie telle qu’elle a été et telle que je la vois avec mon regard d’écrivain), j’ai voulu rendre hommage à son génie et « être dans le ton ».


Auparavant, vous avez écrit une biographie et un roman historique. Aimez-vous puiser dans l’Histoire pour entamer un livre ?

Oui, car l’Histoire nous dit tout de nous-mêmes et des autres. Sans la grande Histoire, les hommes n’ont pas d’histoire. Ils n’ont aucune mémoire, aucune sensibilité et ne savent plus d’où ils viennent. La mondialisation rend de plus en plus nécessaire la subsistance de ces pans de culture et d’identité.

Votre écriture est tendue, nette, tranchante, à l’image de Von (votre Erich von Stroheim). Elle est également sonore, musicale ; elle épouse la perversité et le raffinement de votre personnage. Le recours à la fiction a-t-il opéré un tournant dans votre façon d’écrire ?

Sans doute dois-je à des études musicales très poussées (de l’âge de 7 ans à 21 ans) ces sonorités, ce rythme et ce phrasé que plusieurs critiques littéraires avaient décelé dans mon précédent roman, Roxane l’Éblouissante.
Ceci étant, mon Homme que vous aimerez haïr ne « parle » pas comme Roxane, l’épouse d’Alexandre le Grand. Ses phrases sont plus courtes, plus nettes, plus tranchantes. J’ai fait le portrait d’un cynique. Il fallait qu’il s’exprime ainsi. L’écriture dépend du personnage. Sinon, elle n’est pas juste. Ou, pour reprendre une métaphore musicale, elle « sonne faux ».

Qu’est-ce qui vous fascine chez Erich von Stroheim ? Quelque chose de lui résonnerait-il en vous ?

J’ai été fascinée par la force de son talent et par son tour de force. Se faire passer pour quelqu’un d’autre, y compris auprès de sa femme et de ses enfants, se jouer ainsi du monde entier… il fallait un sacré aplomb ! Or il y est parvenu sa vie durant, et même au-delà, puisqu’on n’a éventé sa supercherie qu’après sa mort.
J’ai découvert, en le réinventant, en le re-créant, un personnage à la fois comique et profondément tragique. Comique avec ses petites manies sado-maso et ses mises en scène sulfureuses. Tragique, avec le secret de cette vie, cette judéité cachée, ces humiliations qu’il a subies dans la Vienne des années 1900, avant son départ pour l’Amérique. Je crois que c’est la clef du personnage : le cynisme et une souffrance secrète, profonde.

Quels auteurs aimez-vous lire et pourquoi ?

J’aime les auteurs dont les livres charrient de la vie. Alexandre Dumas, un immense génie dont on ne connaît pas assez l’œuvre. Le Tolstoï de La mort d’Ivan Illitch, le Fitzgerald de Il se croit merveilleux, la Joyce Carol Oates de Blonde, ou encore ce récit extraordinaire sur Édith Piaf, écrit par Simone Berteaut.
Dans les écrivains d’aujourd’hui, j’ai découvert il y a peu les romans de Justine Lévy, que je ne connais pas personnellement. Et notamment Mauvaise fille. Voilà un écrivain qui, comme ceux que j’ai cités, produit une œuvre profonde et vivante.

Voulez-vous ajouter quelque chose ?

Lisez mon livre !

Joséphine Dedet

L'homme que vous aimerez haïr
Parution le 04 novembre 2010
Domaine Français
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