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Jérôme Harlay : Le sel de l'écriture
Texte : Mathilde Walton l Photographie © Mark E. Nelson
Avec Le Sel de la guerre, Jérôme Harlay nous offre bien plus qu’un roman policier. Il plonge le lecteur dans le décor irréel et fascinant des salines et l’univers chaotiques de la Seconde Guerre mondiale. Rencontre avec un auteur qui n'a pas fait le choix du suspense au détriment de la littérature.
Jérôme Harlay est né en 1968 à Marseille. Après des études de sociologie, il intègre l’école de la FEMIS à Paris. Il en sort ingénieur du son et collabore pendant quinze ans à de nombreux films pour la télévision et le cinéma. L’écriture occupe aujourd’hui la majeure partie de son temps. Le Sel de la guerre, en librairie le 7 mai 2008, est son premier roman.

Interview

Le Sel de la guerre est votre premier roman. Parlez-nous de vous, de ce qui vous a poussé à écrire ce premier roman ? 

En fait, mon rapport à l’écriture est très ancien, j’ai toujours écrit mais jamais dans l’optique de devenir écrivain. Cela dit, à force d’écrire des scénarios et des nouvelles, je me suis pris petit à petit au jeu et j’en suis arrivé à écrire ce roman. J’ai toujours eu un rapport à l’écriture particulier, cela a toujours été un besoin.

Vous êtes ingénieur du son. Avez-vous l’intention d’abandonner ce métier pour vous consacrer à exclusivement à l’écriture, ou de continuer à mener deux vies en parallèle ? 
Mon souhait d’avenir est vraiment d’écrire. Je considère avoir fait le tour de mon métier dans le cinéma, ma formation à l’origine. Aujourd’hui, je désire plus que tout me consacrer pleinement à l’écriture.

En écrivant Le Sel de la guerre, le professionnel du cinéma que vous êtes pensait-il le porter à l’écran ?
En fait, lorsque j’ai commencé à écrire ce roman, je n’avais pas cette hypothèse en tête. C’est seulement lorsque le livre a été bouclé que j’ai envisagé cette possibilité. De plus, mon expérience du cinéma a quand même influencé ma façon d’écrire. Alors oui, ce roman pourrait être porté au cinéma.

Qui imagineriez-vous dans les rôles principaux ? Dans l’hypothèse où vous seriez suivi par un producteur argenté… 
En fait, je n’ai pas encore imaginé un casting, d’autant que cette responsabilité appartient au réalisateur. Mais j’imaginerais bien Daniel Auteuil dans le rôle de l’inspecteur principal… même si c’est un peu trop convenu.

Parlons maintenant précisément du livre, qui entre dans la catégorie polar. Comment le situez-vous personnellement ? Il y a également un fond historique très présent… 
Je suis parti sur l’idée d’un roman policier suite à une rencontre avec un auteur de polars à qui j’ai dit que moi aussi j’écrirais un roman policier (rires)… Plus sérieusement, je voulais écrire un policier, mais en le construisant de façon différente de ce l’on voit en général. J’ai voulu le fondre dans un contexte historique particulier, et la Seconde Guerre mondiale me semblait être une période particulièrement intéressante.

L’action se situe effectivement à la fin de la guerre. Vous n’avez pas connu cette époque, comment avez-vous recueilli la matière historique ? 
En fait, j’ai trouvé la majorité des informations par un travail classique de recherche, comme le ferait un documentaliste, mais j’y ai aussi rajouté une part personnelle, notamment à travers l’histoire de ma mère, qui est arrivée à Marseille en 1945 à l’âge de cinq ans. Son passé m’a sans aucun doute inspiré pour construire mon roman.

Le décor du livre se situe dans le grand Sud, d’Aigues-Mortes à Marseille, en passant par Cassis, Aubagne. Est-ce votre attachement à cette région qui vous a incité à choisir ce décor ? 
Absolument. J’ai dû, à un certain moment de ma vie, quitter cette région qui recèle tellement de variétés, entre Marseille, les calanques de Cassis, la région aride d’Aigues-Mortes, et la Camargue. C’est, je pense, l’un des endroits le plus varié de France. La Camargue, notamment, m’a marqué presque physiquement lorsque j’étais enfant.

La description que vous faites des gens du Sud est truculente, sans être caricaturale. Leur argot, leur mauvais caractère… Au fond, entre 1944 et aujourd’hui, rien ne semble avoir changé. 
Oui, ce sont des archétypes régionaux, mais ils n’ont pas évolué dans le temps. Ce qui est malheureusement à déplorer est la disparition de la langue provençale. Cependant, malgré les nombreux brassages de population, et notamment à Marseille, le caractère des gens du Sud n’a pas changé. Le Marseillais reste marseillais (rires).

Sans trop en dire sur l’intrigue principale du roman, vous nous faites vivre des flash back entre 1944 et 1893. Vous faites référence entre autres à des événements méconnus, tragiques et honteux de l’histoire de cette région, le massacre d’ouvriers italiens venus travailler dans les Salines. Ont-ils réellement eu lieu ?
Absolument, ces événements ont bien existé, et il me semble que le livre est un excellent moyen de rappeler à l’individu ce que la mémoire collective a vite fait d’effacer. On imagine trop facilement que les événements violents et tragiques d’hier ne peuvent pas se reproduire. Or le racisme, aujourd’hui, existe toujours, mais il s’exerce sous d’autres formes, insidieuses, peut-être plus perverses.

Une petite frustration à la lecture de votre livre. Vous abordez la période vichyste, mais vous n’approfondissez pas vraiment ce sujet. Pourquoi ? 
Effectivement, et c’est un choix délibéré. Mon livre étant déjà dense, je n’ai pas voulu approfondir ce sujet, qui est très complexe. En 1944, la police de Marseille a vécu une période très particulière, notamment avec la création des CRS. Si la police française avait connu son heure de gloire avant-guerre avec la création des Brigades du Tigre, elle traversait une période complexe en 1944. Tout le problème de cette police était de savoir si elle devait servir l’État, ou le peuple français. C’est cette problématique que j’aborde dans Le Sel de la guerre, à travers mes personnages.

Quant à votre description des Américains, elle est finalement plus négative que celle des occupants allemands… 
Les Américains, notamment lors du débarquement de Normandie, ont été tellement glorifiés, par opposition à l’effort des Russes qui, n’oublions pas, ont perdu vingt millions d’hommes dans ce conflit, que j’ai voulu resituer le rôle des Américains dans un contexte qui me semblait plus juste. Car si les Américains ont finalement rencontré une résistance modérée en France, c’est aussi parce que les unités d’élites d’Hitler étaient sur le front russe. Voila pour le contexte général. Mais dans celui de Marseille en particulier, il est vrai que l’arrivée massive des GI ne s’est pas faite sans difficultés. Rappelons tout de même, pour être honnête, que la reconstruction du port de Marseille a été possible grâce à l’argent des Américains... Je voulais juste rééquilibrer le discours historique.

Parlons à nouveau de Jérôme Harlay. Vous venez d’avoir quarante ans. Quels sont vos rêves, vos combats ? Êtes-vous quelqu’un d’engagé ? 
Oui mais, paradoxalement, je n’aime ni les livres ni les films dits militants. Cela ne fait pas grands livres, ni de grands films… Je suis contre la rhétorique du militant figé, qui me semble incompatible avec la création. Certes, les combats à mener sont multiples, et si je dénonce des formes d’injustice dans mes livres, ce ne sera jamais l’idée de départ.

Vous venez d’entamer l’écriture d’un deuxième roman. Pouvez-vous nous en parler ? Où se situera l’intrigue ? 
Je ne souhaite pas trop en dire. Mais je peux déjà vous indiquer ce deuxième livre ne sera pas un policier, et que l’action se situe à notre époque…

Vous rentrez à Marseille demain, c’est vraiment votre port d’attache ? 
Oui, c’est la ville où je suis né. Mais le fait d’avoir voyagé, notamment dans le cadre de mon travail, me fait dire que je ne suis pas régionaliste, ni un défenseur de Marseille. Je reviens d’ailleurs d’un tournage à Beyrouth, où je me suis senti comme chez moi. Je suis attristé de constater des replis identitaires… Je suis bien sûr heureux de revenir à Marseille, là où sont mes racines, mais je reste avant tout un citoyen du monde. 

Propos recueillis par Jean-Christophe Vionnet.
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