Vanessa Caffin, après J’aime pas l’amour… ou trop, peut-être (Anne Carrière, 2008), vous publiez chez Belfond Mémoire vive, votre deuxième roman. Le titre que vous avez choisi est pour le moins ambivalent. D’après le Larousse, la mémoire vive est une « mémoire volatile, dont le contenu peut être lu ou modifié au gré de l’utilisateur », ce qui en dit déjà assez long... L’adjectif « vif », lui, peut signifier aussi bien « à vif » que « vitalité » ou « mort » (comme dans « brûlé vif »). Il peut aussi évoquer l’eau vive, qui coule d’une source, comme cette mémoire familiale qui au cœur de votre livre traverse trois générations. Bref, le mot « vif » a des synonymes aussi divers que contraires : mordant, violent, saisissant, intelligent, colérique ; frais ; intense, éclatant, saisissant ou saillant… Pouvez-vous nous parler de votre titre et de tout ce que contiennent à vos yeux ces deux seuls mots : mémoire vive ?
Ce livre est un jeu de piste autour de la mémoire, elle vous fuit, vous rattrape, vous perd, vous entraîne dans des océans de mystères et de faux semblants. La mémoire est un personnage à part entière dans ce livre, presque le personnage central. C’est pourquoi il me semblait essentiel de le mettre en avant dès le titre, histoire de donner un avant-goût du ton, de l’atmosphère « à vif » de ce roman. A l’origine, la mémoire vive est ce qui permet de stocker des informations dans un ordinateur. C’est l’esprit de mon livre. Pourquoi ? Tout simplement parce que la vérité est stockée dans l’esprit malade d’une vieille femme qui, chaque jour, en perd le fil. C’est une course contre la montre pour Sara, l’héroïne du roman. Comment recomposer l’histoire quand elle se délite au fil des jours ? Comment percer le mystère quand il n’en reste que des bribes ?
Sara, trentenaire active et peu disponible pour elle-même, perd son grand-père au début du livre. Peu à peu, elle se rapproche de sa grand-mère, Minouche, atteinte de la maladie d’Alzheimer, et tente de reconstituer la mémoire de la vieille dame. Votre roman est axé autour des liens familiaux, de la filiation et de la transmission. Quelle est pour vous l’importance de ces liens, et jusqu’où peuvent-ils aller, pour le meilleur et pour le pire ?
L’équation de la vie est insoluble. Aimer, c’est perdre. Vivre, c’est mourir. Le livre démarre sur un deuil impossible, et l’histoire de Mémoire vive tourne autour de ce thème central : comment se débattre au mieux entre imprévisibilité et inéluctabilité de l’existence ? L’héroïne tente de vivre à l’écart des autres pour se protéger, car s’attacher c’est prendre le risque de souffrir. J’ai perdu mes deux grands-pères, ce fut un choc, la fin de l’insouciance. Le moment où l’on comprend que d’autres vont partir et que c’est aussi ça la vie. Et quand vient la question des autres, je pense forcément à mes parents, à ma sœur. Je me sens tout à coup très proche de mon héroïne. Pourquoi naître pour partir après ? Comment continuer à vivre quand on vous enlève une partie de vous ?
Vous abordez de façon à la fois grinçante et caustique les problèmes des familles recomposées ; on peut penser notamment à l’animosité que se vouent Sara et la nouvelle femme de son père, qui donne lieu à des dialogues savoureux… On ne choisit pas sa famille, et encore moins les membres qui viennent s’y ajouter. Avez-vous quelque chose à dire à ce sujet ?
Les enfants de familles recomposées sont souvent injustes avec les pièces rapportées. Comment les en blâmer ? Les beaux-parents incarnent à eux seuls la destruction de leur cellule familiale. Il est impossible pour des enfants de comprendre la complexité du monde des adultes. Peut-être ne choisit-on pas sa famille, mais on l’aime. Comme un tout. Et quand ce tout se brise, c’est aussi une partie de vous, de votre histoire, de votre construction qui vole en éclats. C’est pour cette raison aussi que c’est aussi douloureux.
Clarence, l’amant de Sara, est-il l’amant idéal ? Présent quand on le désire, mais sachant s’éclipser dès qu’il devient pesant ?
C’est le mari idéal, vous voulez dire ! Honnêtement, l’homme idéal serait celui qui n’a même pas besoin de s’éclipser, car à aucun moment il ne devient pesant ! On est encore nombreuses à croire cela possible ! C’est ça le pire. Finalement, Walt Disney nous a fait beaucoup de mal !
Quelque part, dans votre livre, il est question de psychiatrie, voire de psychanalyse… Sont-ce là des ressorts de l’intrigue, ou ces domaines vous intriguent-ils ?
C’est la fragilité chronique de toute une génération qui m’intrigue le plus. Il est de plus en plus compliqué de construire sa vie. Nous vivons dans une société de consommation qui rend fous les hommes ! Même l’amour se consomme, l’authenticité se cherche au microscope, la vérité d’un jour est rarement celle du lendemain. Je trouvais intéressant de confronter trois générations : celle de mes grands-parents, qui ont vécu la guerre, la pauvreté, l’insécurité et la peur, poussée à leur extrême, et qui malgré cela ont su mener une vie construite et harmonieuse en s’aimant toute leur vie. Celle de mes parents, qui n’ont pas vécu l’insécurité économique actuelle, ils ont traversé les Trente Glorieuses, la libération sexuelle, une ère d’insouciance rare. Et la mienne, celle des trentenaires d’aujourd’hui, que j’appelle la génération « désamourée », on s’aime plus vite, plus mal, on rompt sur Facebook, on ne peut plus faire l’amour sans penser au Sida. Et je ne parle pas du chaos économique. Comment se construire quand tout est incertain autour de vous ? Peut-on construire un château sur des sables mouvants ?
Avec le lecteur, vous jouez sur plusieurs registres. Et le premier est sans doute celui de la promiscuité, puisque le personnage de Sara est assez attachant et contemporain pour que l’on s’identifie volontiers à lui et à ses dilemmes. Cela dit, vous employez par ailleurs tous vos soins à le perdre, ce lecteur, et je dirais même à le mener par le bout du nez, pour mieux le surprendre à la toute fin du livre… Êtes-vous joueuse, Vanessa Caffin ? Ou, pour formuler la question différemment : quelle est la place du lecteur dans votre livre ?
Il est au centre du livre, je n’ai pas écrit une seule ligne sans penser à l’endroit où je souhaitais l’emmener. Oui, je joue avec le lecteur, mais pour son plus grand plaisir !
Comment vous est venue l’idée d’écrire un roman où tout se renverse à la fin ?
Je suis une grande fan des films comme Usual Suspects, Les Autres ou Le 6e sens, où le spectateur se laisse happer par un scénario qu’il ne maîtrise pas, décèle un mystère qu’il peine à identifier. Et, quand il croit avoir enfin tout élucidé, il découvre qu’il a fait fausse route et qu’il a été trompé pendant une heure et demie. Cela rend ces films savoureux, intrigants. Le thriller ne repose plus sur l’intrigue mais sur une mécanique huilée, construite avec une précision d’horloger. J’ai tenté de reproduire un tel suspense à l’écrit, de plonger le lecteur dans un univers dans lequel il ne décèle pas les imbrications ; il est embarqué malgré lui dans une histoire qui va le mener bien plus loin qu’il ne le croit, jusqu’au choc final.
Vous êtes journaliste pour un grand quotidien national, et par ailleurs vous écrivez des romans… L’écriture est-elle de bonne compagnie ?
J’ai été journaliste au Journal du dimanche pendant presque dix ans. J’écrivais des histoires réelles sur des gens bien réels. Je suis désormais passée de l’autre côté de la barrière. A présent, j’invente des histoires sur des gens qui n’existent pas ! L’écriture est un ami, un amant, un médicament. Elle me fait peur aussi parfois. Quand je relis mes romans je me dis parfois : « Mon Dieu, Vanessa, es-tu sûre que tout va bien chez toi ? »
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