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Interview de Xavier Hanotte à propos de  Des feux fragiles dans la nuit qui vient
Juin 2010

Xavier Hanotte, comment écrivez-vous ?
Chez moi, l'écriture procède d’un besoin profond, perpétuel de brouiller les limites entre la réalité et la fiction. Puisque la vie ne me suffit pas, l’écriture recouvre bien davantage – je dirais même tout autre chose – qu’une envie de communiquer avec un hypothétique lecteur. En fait,  je suis un rêveur invétéré, toujours tenté de découvrir dans la réalité les doubles fonds qu’elle recèle, et d’y pénétrer. En ce sens, pour moi, écrire c’est vivre, même s’il faut pour cela traverser certaines apparences. L’écriture s’applique autant à la réalité qu’à ce qu’il y a derrière elle. Et si je veux être honnête, écrire n’est même pas, chez moi, le moment spécifique de la création. Car écrire, c’est surtout le moyen de rejoindre ce qui préexiste déjà dans l’imaginaire, ce que j’y ai déjà vu, senti, entendu – et que j’aime alors à sortir de moi. Au sens premier du verbe, je m’exprime.

Êtes-vous un écrivain qui aime se laisser surprendre par ce qu’il fait ?

Cela m’est absolument nécessaire ! Si l’on ne se surprend pas, on entre dans une routine et on commence à se répéter, voire même à radoter. L’idéal serait, le texte une fois abouti, que l’auteur puisse se demander si c’est bien lui qui l’a écrit ! Cela suppose une certaine humilité. En fait, avoir commencé par traduire les romans des autres m’a inspiré cette attitude, que je conserve. Mes romans ont beau être bourrés d’autobiographie et de sentiments très personnels – sans que cela soit décelable pour quiconque ne me connaît pas –, il faut qu’en définitive ils acquièrent à mes yeux une vie propre, une existence presque autonome. Le lecteur extérieur peut alors parachever le processus. Pour moi, il ne commence d’ailleurs à exister, ce lecteur, que lorsque le livre sort en librairie. À ce moment-là, il est bien trop tard pour s’inquiéter de ce qu’il va penser du roman – et c’est parfois angoissant, je l’avoue bien volontiers.

L’écriture de ce livre a-t-elle été différente de celle des autres, Des feux fragiles étant un livre somme dans l’économie de votre œuvre ?
Oui, c’est vrai, ce roman-ci est très particulier, à différents points de vue. Si je regarde dans le rétroviseur, Des feux fragiles est le résultat longtemps différé de ma première démarche vers l’écriture, à laquelle je suis venu assez tard, après divers détours parmi lesquels la traduction a beaucoup compté. L’idée m’en a hanté pendant des années mais à l’époque, l’ampleur de la tâche excédait sans doute mes moyens, car il s’agissait d’une sorte de roman-monde. Aussi, lorsque j’ai fini par oser l’écriture personnelle, le phénomène suivant s’est produit sans que je m’en rende bien compte sur le moment : les thèmes, les atmosphères, les personnages de ce premier roman impossible se sont émiettés, fragmentés, sont venus nourrir tous les textes écrits entre Manière noire (1995) et L’Architecte du désastre (2005). La forme non réalisée des Feux fragiles m’a donc servi de réservoir imaginaire où je puisais. Inutile de dire que ce roman, je l’ai cru mort, définitivement recyclé. Mais je me trompais – comme cela m’arrive souvent. Un beau jour, ce qu’il en restait malgré tout, désossé, dégraissé, pillé, m’est apparu sous la forme d’un texte enfin devenu possible, à la texture moins lâche, aux thèmes moins disparates, aux développements débarrassés de boursouflures inutiles. Mais sans doute m’impressionnait-il encore, car entre-temps Le Couteau de Jenůfa est venu s’intercaler en 2008, alors que j’avais déjà ébauché, sous une forme qui changerait par la suite, le premier chapitre des Feux fragiles. Puis un événement important de ma vie privée m’a mis devant cette évidence : il était temps de voir si j’étais capable de mener à bien, sous une forme plus déliée, ce récit qui créait un monde de toutes pièces – celles en fait qui me constituaient, avaient fait de moi l’homme que je suis. Et j’ai conçu ce livre comme un cadeau à faire. Paradoxalement, il s’agit sans doute du texte le plus personnel que j’aie écrit à ce jour, alors qu’il contient moins d’autobiographie avouée que les précédents.
En écriture, je ne recherche ni prouesse ni performance, mais plutôt une sorte de justesse. Pourtant, je sentais cette fois qu’il fallait marquer une rupture douce ou, plus exactement, modifier les éclairages de la narration. Des feux fragiles est mon premier roman écrit à la troisième personne. Cela m’a permis de camper les protagonistes d’une manière nouvelle pour moi. En effet, même s’ils traînent derrière eux un passé constitutif de ce qu’ils sont, les personnages des Feux fragiles se définissent davantage par leurs actes, leurs attitudes et leurs paroles, que par leurs réflexions, leurs opinions et leurs souvenirs. Leur liberté s’en trouvait, me semblait-il, renforcée –et par là même, je m’en rendrais compte plus tard, celle du lecteur.

Avez-vous souhaité reprendre, développer des thèmes déjà abordés dans vos précédents livres ?
On n’a pas à souhaiter ce qu’on pratique d’instinct, par pente naturelle. J’écris toujours au plus près de ce que je suis, pour donner vie à mes doutes, mes joies, mes douleurs. Je n’ai donc aucun programme de communication, comme on dit en marketing. Je ne cherche pas de sujets. Au contraire, je puise à une source qui m’est propre, dont ne sort jamais que ce qui me hante, m’émeut, me blesse ou me réjouit. A ce prix, la fidélité à certains thèmes, à certaines obsessions, des plus énormes aux plus mesquines, va de soi. Elle est consubstantielle à ce que je fais. Que je le veuille ou non, je suis de ces écrivains qui, faute d’écrire toujours le même livre, considèrent du moins que chaque nouvelle publication constitue le dernier chapitre d’un grand livre en train de se bâtir.

Dans Des feux fragiles vous laissez une place importante à la liberté du lecteur, tant pour ce qu’il peut imaginer par lui-même, par exemple à propos d’un ennemi invisible, que par ce qu’il peut interpréter de l'histoire qui se déroule sous ses yeux ou de l’attitude énigmatique des personnages.
C’est capital. J’écris toujours mes romans comme si je devais en être l’unique lecteur. Sachant cela, faut-il voir de l’orgueil dans le fait que je refuse de prendre le lecteur pour un imbécile ? Peut-être bien. Pour ma part, je crois profondément que la réalité est foisonnante, riche, polysémique. Alors quand l’imaginaire s’en mêle, il ne fait qu’ajouter des niveaux, des degrés d’interprétation supplémentaires, des jeux de miroirs à l’infini. Des feux fragiles n’impose aucune grille de lecture contraignante – c’est voulu et je dirais même que c’est nécessaire. Pour autant, ce n’est pas du n’importe quoi. Si pour ma part j’ai tendance à voir dans ce récit, pour partie du moins, une sorte de grande épopée eschatologique, rien ne doit empêcher le lecteur d’y découvrir aussi une fable politique, une histoire d’amour, un roman de l’attente, une réflexion sur le mal – ou plutôt tout cela en même temps. Quant aux personnages, à part l’un d’entre eux, dont le mystère – au sens presque religieux du mot – forme l’essence, je crois que le roman les révèle tous dans ce qu’ils ont à la fois de pathétique et, pour certains, de noble, pour d’autres de touchant.


Pour vous, Des feux fragiles est-il un livre sur la réalisation de soi, envers et contre tout, et, contre toute attente, malgré un contexte ultrastructuré, un livre sur la liberté, sur la confiance que l’humain peut et devrait garder en lui-même ?
C’est cela aussi. Comme Berthier – qui pourrait être un frère, ou un cousin de mes précédents narrateurs –, je suis un homme plutôt fidèle par tempérament. Et la fidélité sans aveuglement entraîne souvent l’obligation de prendre un risque, de résister, de rester soi envers et contre tout. Donc parfois une sorte de courage à contre-courant. La liberté, définitivement, a un prix. Et, comme dit le médecin-major dans le roman, le mal tel que je le conçois est une démission, le contraire de la fidélité. Bref, quand l’humanité démissionne, le mal s’installe. Quel que soit son visage, quelle que soit sa nature.

Pourquoi le seul personnage féminin du livre apporte-t-il un peu de surprise dans cette atmosphère uniforme ? Quel est son langage ? Son attitude par rapport à celle des hommes dans ce contexte ?

Frédérique Jeunehomme occupe sa position parce qu’en plus de l’accepter elle l’a aussi choisie. Il y a chez elle un volontarisme sans ostentation, qu’elle paie parfois d’une fatigue quasiment existentielle – car le monde ne fait pas de cadeaux. Par ailleurs, son patronyme a priori ambigu renforce paradoxalement sa féminité. Au sein de l’appareil militaire qui l’emploie, cette femme officier exerce une autorité toujours justifiée, dont toute violence est absente, et tout arbitraire. Cela, et cela seul, lui permet de s’imposer et d’exister, même dans un monde par définition masculin. Il n’y a, chez elle, pas l’ombre d’une imposture, d’un mensonge. Chacun dans son genre – et selon son sexe –, Pierre Berthier comme Frédérique Jeunehomme sont des chats échaudés, des éclopés sentimentaux. J’ai beaucoup parlé de cela dans mes précédents romans. Aussi, dans celui-ci, voulais-je suggérer cet état de blessure plutôt qu’en dessiner les contours avec précision. La crainte de souffrir encore s’interpose entre deux sentiments qui peinent à se dire. Il y a donc beaucoup de peur dans leurs rapports, une panique mal contenue devant ce que l’amour peut avoir d’irréversible, surtout chez lui. Ici, le combat n’a lieu qu’à l'intérieur des personnages eux-mêmes, laissant le champ libre au malentendu.

En quoi Des feux fragiles est-il un livre politique, subversif face à la nuit qui vient ? (Comment vous sentez-vous dans le contexte culturel de 2010 ? Ça va ?)
Je ne suis sans doute pas ce qu’on pourrait appeler un optimiste béat. Pour autant, le pessimisme m’apparaît comme une faiblesse, et une forme pernicieuse de cette démission que stigmatise le médecin-major. Pour l’homme lucide, le pessimisme est une tentation perpétuelle. Moi, comme Berthier, je crois profondément à la persévérance, à la fidélité par rapport à certains idéaux, si je ne crois plus au paradis sur terre. Mais, finalement, il importe peu de croire en l’Homme – s’il n’existait qu’un seul juste sur cette terre, cela suffirait à la sauver.
Alors oui, Des feux fragiles est sans doute, aussi, un livre politique au sens large, une défense un peu désespérée de l’honnête homme éternel, celui qui s’oppose au Mal presque à son corps défendant, celui qu’on voudrait être et qu’on n’est pas toujours, ou pas assez. Pourtant, c’est presque le contraire du héros. Mais Des feux fragiles n’en reste pas moins, je pense, un livre assez optimiste dans sa conclusion, très ouverte il est vrai.

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