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L'Âme du polar
Texte : Mathilde Walton

À l’occasion de la parution des Âmes sans nom le 8 janvier, Xavier-Marie Bonnot parle de son goût pour le roman noir, des profondeurs de Marseille, de sa jeunesse rebelle et enthousiaste et de ses combats de toujours.
Rencontre.

Xavier-Marie Bonnot n’est pas qu’un auteur de polars chevronné, il réalise aussi des films documentaires. Sa vocation est apparue dans les années 1980, alors qu’il suivait des études de lettres et d’histoire. Le flash c’est Route One de Robert Kramer, un documentaire sur la plus vieille route des Etats-Unis.
S’il n’opte pas pour le journalisme c’est que ce n’est pas l’info qui l’intéresse mais le discours inhérent au cinéma. En tant que documentariste mais aussi en tant qu’écrivain, Xavier-Marie Bonnot a le souci du détail, de l’image juste. Ce qui l’intéresse c’est le sens du rythme dans son histoire, l’alternance des chapitres est un point délicat. Pour ses romans, il travaille sans plan. Il part simplement d’un synopsis qu’il ne respecte jamais. Car il préfère être surpris par sa propre histoire, embarqué par ses personnages, au risque que ceux-ci le mènent dans une impasse et qu’il doive les rappeler à l’ordre.
S’il a choisi d’écrire des romans policiers et de toujours filmer le monde judiciaire c’est parce que la violence de ce milieu l’interroge et le heurte. Pour lui, le polar permet de pénétrer le côté obscur de la vie. À l’image de ce que les riffs saturés des Stones ou des Pistols sont à la musique, sa part sauvage et libre, irrespectueuse et nécessaire. De son adolescence, dans les années soixante-dix, il a gardé le souvenir de Zampa et de Francis le Belge, des guerres du mitan marseillais, de la French connection… Mais aussi de Pierre Goldman, de Jacques Mesrine et d’une police française qui réglait ses comptes pas toujours proprement…


- Xavier-Marie Bonnot, vous présentez ce mois-ci votre quatrième roman policier, Les Âmes sans nom. Pourquoi avoir choisi la littérature policière ?

Je ne l’ai pas vraiment choisie. Un ami qui est éditeur m’a demandé, au cours d’une soirée passablement arrosée, de lui écrire un polar. Il savait que j’avais fait pas mal de reportages et de documentaires dans le domaine judiciaire et il devait penser que je connaissais suffisamment bien ce monde pour en parler à peu près correctement. J’ai donc écrit la Première empreinte. En 2002…
Cependant, mes liens avec le genre sont anciens. Ils remontent à mon enfance, en fait. Le soir, avant de nous endormir mon frère et moi, notre père nous racontait des histoires un peu noires, des séries policières qu’il inventait. Il était remarquablement doué et ses enquêtes m’ont souvent inspiré. Par la suite, j’ai oublié la littérature policière. Je faisais des études de lettres et je me plongeais plutôt dans Chrétien de Troyes, Dostoïevski, Proust ou Musil… Ce n’est qu’une fois à Paris, un jour d’ennui et de galère, que j’ai acheté pour la première fois un roman noir. Il s’agissait de Lune sanglante de James Ellroy. Ce n’est pas le meilleur d’Ellroy, mais j’ai compris alors que la littérature noire n’était pas un sous-genre comme on la qualifie trop souvent. Ellroy c’était soudain la poésie de la violence et du désespoir. Un requiem bouleversant, une musique douloureuse. Franchement mieux que les mièvreries de la littérature dite « grande ». 

- Avec Les Âmes sans nom, vous plongez le lecteur au cœur des années 80 en Irlande du Nord. Cette période semble vous avoir particulièrement marqué au point de devenir une source d’inspiration littéraire… Racontez-nous.

En 1986, avec un ami qui est devenu depuis grand reporter, je suis allé pour la première fois à Belfast. Avec la ferveur des jeunes débutants, nous voulions témoigner de ce qui était une injustice et une monstruosité : l’occupation de l’Irlande du Nord par les troupes britanniques. Nous voulions réaliser Le documentaire sur ce conflit. Belfast, en ces années-là, portait encore les marques de la tragédie des grévistes de la faim, le martyre de Bobby Sands, de Joe McDonnel et de leurs camarades. On croisait les paras et les Royal Marines à tous les coins de rue. Nous avons donc noué des relations à la fois chez les loyalistes et chez les républicains. Un film a vu le jour, c’est l’histoire de Jim, arrêté à l’âge de dix-huit ans pour appartenance à l’IRA et meurtre d’un policier. Dans le dossier judiciaire, tout était bidon, les forces de sécurité avaient trafiqué les témoignages et Jim a été torturé, physiquement et moralement, jusqu’à ce qu’il avoue une chose qu’il n’avait pas commise. Il a fait cinq ans de prison à Long Kesh pour rien. Ce genre d’injustice vous marque profondément, surtout quand vous souhaitez devenir réalisateur de documentaire ; ce n’est pas un métier que l’on choisit au hasard.
C’est donc en souvenir de ces années de braise que j’ai choisi comme terrain d’écriture cette période. Le livre parle aussi des années soixante-dix et du début de la décennie suivante. Une « certaine époque » comme on dit. Quelques services de police avaient des méthodes expéditives, souvenons-nous de Curiel, Goldman, Mesrine, les Irlandais de Vincennes… Ça ne date pas d’hier, mais les choses avaient pris un rythme plutôt inquiétant. Faut dire qu’en face, il n’y avait pas que des manchots. Action directe tenait la dragée haute au ministre. Que vous dire : ce sont les années de ma jeunesse ! Téléphone s’égosillait sur Crache ton venin tandis que les Clashes chantaient I fougth the law… La nostalgie étant ce qu’elle est, il devenait donc « naturel » que je veuille tôt ou tard en parler à travers l’histoire d’un destin tragique. L’histoire de quelqu’un qui a cru qu’avec des armes, on pouvait changer le cours de l’histoire. En écrivant ce livre, j’ai souvent pensé à Bobby Sands dont j’ai connu des proches, mais aussi à Michèle Firk, une ancienne de l’IDHEC, militante au PCF et aide au FLN. Cette femme hors du commun s’était engagée dans la guérilla guatémaltèque. Elle s’est suicidée pour échapper à la torture en 1968. Barbara Flanagan, l’héroïne du livre, lui ressemble à plus d’un titre.


- Michel de Palma, votre personnage principal, est déjà au cœur de vos précédents romans. Vous vous êtes attaché à ce flic insoumis et brillant ?

Évidemment ! Depuis sept ans que l’on vit ensemble, on commence à avoir des relations de plus en plus étroites… Parfois inquiétantes.
De Palma est un homme complexe. Ce n’est pas un alcoolique comme la plupart de ses collègues héros. Il a quelques problèmes de couple, mais rien de très grave. C’est dans son enfance qu’il faut chercher… Il entretient avec la mort des rapports étranges. Il aime l’opéra, passionnément. Peut-être parce qu’il y a toujours un mort à la fin. C’est un homme dont la sensibilité à été brutalisée par la vie âpre de la brigade criminelle… Son intuition légendaire vient du fait qu’il peut se mettre aisément à la place de celui qu’il traque. Il a une sorte d’empathie avec les grands criminels qui peut déranger, mais en tout cas, c’est un homme qui n’a pas perdu son humanité. Insoumis, il l’est parce qu’il n’est pas un flic de cœur. Il est là parce qu’il ne peut pas faire autrement ! Comprendre le grand mystère du crime est un peu sa quête ! La police, en tant qu’institution, l’ennuie. Il faut savoir que malgré les apparences, la hiérarchie est parfois plus rigide dans la police que dans l’armée. C’est une chose que de Palma ne supporte pas. Comme beaucoup de flics, il s’en accommode.

- Marseille est votre port d’attache et le décor privilégié de vos livres. Dites-nous ce qui vous touche dans cette ville ?

Je suis né à Marseille. J’y ai vécu trente ans. Autant dire qu’on n’en sort pas indemne ! Être né à Marseille, qu’on le veuille ou non, c’est hériter d’une très forte identité. C’est comme ça, cette ville tient une place à part dans notre pays !
Quand je vivais à Marseille, je ne pensais qu’à m’en évader et puis j’ai compris combien j’aimais cette ville au bout de deux mois de vie parisienne. Les soirs où vous en avez ras le bol des plaisanteries grotesques que les gens se plaisent à vous sortir dès qu’ils entendent votre accent, quand ce ne sont pas des insultes pures et simples. Je me souviens, les premières années, je me réveillais la nuit et j’entendais la mer. Je m’asseyais sur mon lit et je voyais le décor somptueux des calanques, quand le vent d’Est se lève et charrue les eaux sombres.
Marseille est une ville de lumière, de contrastes. C’est aussi une ville d’ombre, très dure. Le chômage y est encore particulièrement élevé… À cela, vous pouvez ajouter un certain nombre de clichés – souvent entretenus pas les marseillais eux-mêmes - ce qui fait que personne ne s’y retrouve. Mais je peux vous dire, pour avoir grandi dans les quartiers ouvriers de l’est que les gens y souffrent malgré le soleil et les pagnolades. C’est pour cette raison que le grand banditisme y a ses entrées. Dans le fichier spécial de la répression du banditisme, les marseillais occupent la liste de la lettre A comme Altiéri jusqu’à Z comme Zampa. Question de prestige ! On peut y voir un certain folklore, mais en y regardant de plus près, on peut aussi  y décerner l’empreinte de  l’exclusion. Le voyou est fils de la misère et de l’injustice. Tout récemment deux jeunes de 17 ans sont montés au braquage. L’un d’eux a été tué par la police. Je crois qu’il n’y a rien à ajouter.
Je ne suis pas de ceux qui font du polar « marseillais » comme on touille de l’aïoli en ajoutant dans les plats de mots quelques bonnes expressions « avé l’assent ». J’essaie de montrer cette ville fabuleuse, la plus vieille d’Europe du Nord, telle qu’elle est : violente, rarement sympathique, trop sale, sensible à la tragédie et hantée par la nostalgie de sa grandeur passée. Une ville noire comme il n’en existe que très peu. Le paradis et l’enfer se côtoient à Marseille.

- Votre métier de réalisateur vous influence-t-il dans l’écriture de vos romans ? Le mouvement, inhérent à la caméra, y tient-il une place particulière ?

Le mouvement et le temps… Un film c’est du temps ! Un art du montage. De la durée. J’essaie de pratiquer le montage avec le texte en pensant en termes d’alternance et d’angles… de mouvements amples sur les paysages et les lieux urbains. Ce genre de choses ne sont pas faciles à faire et ne plaisent pas toujours.
Mais ce qui m’a sans doute le plus influencé, ce sont les longues nuits avec les patrouilles de flics ou dans les commissariats, la caméra dans les pognes et l’œil aux aguets. C’est à ce moment-là que les flics vous ouvrent grand les portes de la misère humaine. Car la délinquance, ça n’est que ça ! Je ne fais pas de l’humanisme à deux balles, mais ce que j’ai pu voir en prison, aux côtés des flics et parfois des gouapes, ce n’est que de la désespérance. Sauf quand les cols blancs s’en mêlent, mais ils sont si minoritaires…

- Avez-vous un nouveau projet d’écriture ? Si c’est le cas, accepteriez-vous de nous dire quelle en sera la toile de fond ?

J’ai bien sûr un nouveau projet d’écriture. Il est bien difficile d’en parler ! Disons que pour Michel de Palma, l’heure de la retraite va bientôt sonner. Il ne sait pas encore que l’une de ses dernières enquêtes - si ce n’est la dernière - va le mener sur les hauts plateaux de Nouvelle-Guinée… Et le mettre aux prises avec des hommes d’un autre âge, nos frères aînés. Ceux à qui l’on a fait tant de mal…
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Les Âmes sans nom


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