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Du plus loin que je me souvienne, les livres ont peuplé ma vie, une passion anarchique, nourrie au fil de mes propres découvertes et sans doute attisée par l’interdit. Chez moi, on ne voyait pas d’un très bon œil mes interminables absences, tout ce temps « perdu » dans cette contrée inconnue, ce territoire de liberté qu’est l’imaginaire.
En France, vos débuts dans l’édition remontent à 1977, aux Presses de la Renaissance, qui étaient alors une maison spécialisée dans la littérature étrangère. J’ai eu la chance de travailler avec Tony Cartano, spécialiste de littérature étrangère dont je partageais les goûts pour des auteurs comme Malcolm Lowry ou Ernesto Sabato. La littérature étrangère m’a toujours fascinée car elle implique un refus de l’enfermement, du repli sur soi, sur le connu. L’étranger, c’est l’autre avec ce qu’il comporte de neuf, d’étrange, d’excitant. J’ai appris le métier d’éditeur sur le tas, sans formation particulière. En 1992, les Presses de la Renaissance ont pris la direction de Belfond et lorsque, en 1995, Tony Cartano a rejoint Albin Michel, j’ai pris sa succession à la direction éditoriale. Très vite, un renversement d’image s’est opéré. Jusque-là, la réputation de Belfond était bâtie sur le grand roman féminin. Aujourd’hui, elle est surtout connue pour ses découvertes en littérature avec des auteurs prestigieux comme Frank McCourt, Colum McCann, Michael Cunningham, Thomas Savage ou Iain Pears, pour ne citer qu’eux. Des auteurs que rien, a priori, ne prédestinait au succès. Des auteurs exigeants, des univers plutôt sombres, des livres qui questionnent notre monde, bref, aucun des critères du best-seller programmé !
C’est votre marque de fabrique, ça : faire des best-sellers d’ouvrages sur qui personne n’aurait parié… Prenez un auteur comme Douglas Kennedy : lorsque j’ai reçu le manuscrit de L’homme qui voulait vivre sa vie, j’ai passé la nuit blanche la plus heureuse de ma vie. Un éditeur connu m’a dit : « quoi ? vous allez acheter cette histoire d’un type complètement déglingué, par un auteur complètement inconnu ? » Eh bien, chez le type déglingué en question, il y avait toutes nos angoisses et tous nos rêves. Et aussi, et surtout, tout l’art de Kennedy de tenir son lecteur en haleine. Aujourd’hui, tous les livres de Douglas sont des best-sellers, et il est devenu la coqueluche des Français, en particulier avec La Femme du Ve qui a connu un succès sans précédent.
Mais ce qui m’intéresse aussi, ce sont ces auteurs qui dérangent, qui emmènent le lecteur là où il ne voulait pas forcément aller. Je pense à l’Uruguayen Carlos Liscano avec Le Fourgon des fous et Souvenirs de la guerre récente, des livres magnifiques et violents sur les paradoxes de la liberté, l’aliénation de l’individu, le déracinement. Ou au Colombien Fernando Vallejo, dont nous publions ces jours-ci le très échevelé et très hilarant Carlitos qui êtes aux cieux. Ou encore à Khaled Hosseini avec Les Cerfs-volants de Kaboul, qui ont fait l’objet, dès leur parution, d’un incroyable bouche-à-oreille, et qui sont devenus cultes à travers le monde. Son deuxième roman, Mille soleils splendides, qui vient de paraître, semble parti pour connaître le même destin.
Cela suppose que vous vous engagez personnellement…
L’édition pour moi est d’abord une passion réparatrice. Les livres que j’achète sont très souvent ceux que j’aurais aimé pouvoir écrire. Éditer devient alors un acte très personnel, et c’est en cela que je ne crois pas aux comités de lecture. Bien entendu, j’ai recours à une équipe de lecteurs qui m’aident à conforter mes décisions. Mais le moment du choix est un moment de grande solitude. Ensuite, il s’agira de passer à l’acte, rendre ce choix accessible au plus grand nombre de lecteurs possible. Le livre est un objet de transmission. Et si, à travers lui, quelque chose se passe entre l’auteur et le lecteur, c’est aussi grâce à tous ces passeurs que sont l’éditeur, le traducteur, le journaliste et enfin le libraire.
C’est une merveilleuse lecture émotionnelle du métier…
L’émotion naît de la rencontre avec quelque chose qu’on reconnaît comme sien, l’impression que quelque chose d’important vient de se passer. Après, tout reste à bâtir. Le devoir d’un éditeur envers son auteur, c’est de faire en sorte que son livre rencontre tous ses lecteurs potentiels. Ainsi, Haruki Murakami, auteur culte un peu partout dans le monde, était un auteur très confidentiel en France quand nous avons lancé son roman Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil. C’est une de mes grandes joies que d’avoir pu le révéler à un large public, notamment avec Kafka sur le rivage ou la nouvelle édition de La Ballade de l’impossible. Dans un tout autre genre, je suis également ravie d’avoir élargi le public des admirateurs de Jennifer Johnston, avec Petite musique des adieux, Ceci n’est pas un roman et le très beau De grâce et de vérité.
Tout ça ne dit pas pourquoi et comment vous réussissez là où d’autres n’osent pas s’aventurer.
À force de lire des tonnes de livres tout juste passables, on développe un état d’alerte aigu qui permet parfois de repérer la perle rare. Le domaine étranger requiert d’abord du flair parce qu’il faut faire le tri dans une énorme masse de livres qui ont déjà passé plusieurs stades de sélection à l’étranger. Du flair et de l’intuition. La stratégie vient plus tard. On peut dire que tout commence chez nous dès l’acquisition. La méthode de lancement tout d’abord, ainsi que le choix des couvertures, dont nous discutons très en amont avec Josiane Marielle, la Directrice Commercial et Marketing éditorial. Le choix du traducteur est également un moment capital. Danseur et Zoli de Colum McCann ont été servis par la magnifique traduction de Jean-Luc Piningre. Isabelle Maillet a su merveilleusement restituer le style magique de Monica Ali dans Sept mers et treize rivières, ce qui lui a d’ailleurs valu le prix Baudelaire. Bernard Cohen a su magnifiquement se mettre dans la peau de Tawni O’Dell pour Le Ciel n’attend pas. J’ai aussi la chance d’être entourée par une équipe passionnée qui prend très à cœur la sortie de chaque livre.
Au total, Belfond, c’est quoi ?
Belfond, c’est une cinquantaine de livres par an, un catalogue qui couvre tous les marchés, du littéraire au grand public, avec, dans ce domaine, des stars du roman féminin comme Nora Roberts, Katherine Scholes, et bien d’autres. Dans le domaine du polar, Harlan Coben est devenu le maître incontesté de nos nuits blanches ! Pour beaucoup, il est considéré comme un Mary Higgins Clark au masculin. C’est aussi la découverte d’auteurs comme C.J. Sansom, dont les romans Dissolution, Les Larmes du diable et Sang royal ont remporté un beau succès. C’est également un catalogue en développement, avec des collections comme « Les Étrangères » consacrées à des auteurs féminins, dont Anita Shreve, Helen Dunmore, Renate Dorrestein et « Mille Comédies », une collection de pur divertissement, avec des auteurs vedettes comme Sophie Kinsella et sa délirante série « L’accro du shopping » ou Jennifer Weiner, ou encore, dès janvier 2008, la création de la collection « L’Esprit d’ouverture » consacrée au développement personnel, qui a pour vocation de redonner du sens, une orientation, retrouver l’harmonie avec soi et le monde.
C’est, enfin, un catalogue de littérature étrangère prestigieux ouvert à tous les domaines étrangers, et un département français en pleine renaissance.
Mais c’est avant tout une équipe dont le savoir-faire sert une passion : les livres. |
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