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Anya Ulinich, de la Sibérie aux Etats-Unis |
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Texte : Véronique Cardi l Photographie : Lisa Sciascia |
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Un premier roman et déjà un coup de maître ! Acclamée par la critique outre-atlantique et sélectionnée par la National Book Fondation comme l’un des cinq auteurs de moins de trente-cinq ans les plus prometteurs, Anya Ulinich signe, avec La Folle Équipée de Sashenka Goldberg, un premier roman d’une folle émotion, porté par un étonnant souffle épique, une écriture férocement satirique et un sens inné du tragi-comique. D’un village désespérément gris de Sibérie aux pelouses trop vertes d’Arizona, des banlieues cossues de Chicago aux ghettos de Brooklyn, le parcours fascinant d’une jeune femme en quête d’identité, de liens et d’un endroit où se sentir chez soi… Découverte des secrets de l’écriture de ce livre unique et entretien avec son auteur, une jeune peintre devenue romancière à part entière. |
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ENTRETIEN. Née en 1973 à Moscou, Anya Ulinich émigre aux États-Unis avec sa famille à l’âge de dix-sept ans. Elle y poursuit sa formation artistique à Chicago puis à l’université de Californie, où elle obtient un diplôme de peinture. En 2000, elle emménage à Brooklyn et met de côté la peinture pour entamer l’écriture de son premier roman, La Folle Équipée de Sashenka Goldberg.
Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire La Folle Équipée de Sashenka Goldberg ?
Écrire ce roman a été une manière de gérer le trop-plein d’idées et d’histoires que je n’arrivais pas à traiter et à contenir dans mes peintures.
J’étudie l’art depuis toute petite. Quand j’étais enfant en Union soviétique, j’ai suivi la même formation académique impitoyable que Sacha Goldberg à son école d’Asbestos 2. Lorsque je suis arrivée aux États-Unis, j’ai découvert une plus grande liberté en termes à la fois de support et de contenu des œuvres. À cette époque, j’essayais tant bien que mal de survivre dans ce pays où je venais tout juste d’immigrer, et je tirais une foule de réflexions et d’histoires de mes expériences. Pendant un certain temps, je suis restée au plus bas de l’échelle sociale américaine, ce qui m’a soudain fait considérer le langage, la culture, et les classes sociales sous un angle complètement nouveau. J’ai alors commencé à entasser toutes ces informations dans mes peintures, pour essayer de comprendre à travers elles ma nouvelle identité d’immigrante et la relation à mon passé russe. A posteriori, je réalise que je m’y suis mal prise. Avec maladresse et sans recul, j’ai étouffé mes peintures de textes et de motifs picturaux allusifs, sacrifiant le visuel au narratif.
Au moment où je commençais à accepter que la peinture n’était pas adaptée à mes ambitions, ma fille est née. Les premiers mois de sa vie, j’ai eu beaucoup de temps pour réfléchir, mais comme j’avais toujours les mains prises, je n’ai pas pu transcrire ce cheminement spirituel dans mes peintures. En même temps, réaliser que j’étais capable de mettre au monde et d’élever un autre être humain m’a donné le sens des responsabilités et la confiance en moi nécessaires pour surmonter ma peur de rédiger en anglais. J’ai donc commencé à écrire certains personnages et histoires que mes peintures ne pouvaient traiter qu’indirectement. C’était le début de La Folle Équipée de Sashenka Goldberg.
Je ne me doutais pas d’abord que ce que j’écrivais deviendrait un roman. Puis un thème central est apparu. En tant que jeune mère, je me suis demandée ce que j’éprouverais si on m’enlevait mon enfant et j’ai réfléchi à la façon dont des événements sociaux majeurs s’immiscent dans les familles pour influer sur le cours de leurs existences. C’est ainsi qu’est née Sasha Goldberg, dont la vie est d’un bout à l’autre un produit du régime soviétique et de son effondrement – depuis les circonstances de la naissance de son père à sa propre éducation. Plutôt que de rejeter cette histoire ou d’en devenir une victime, elle s’en sert comme d’un fondement de sa propre humanité.
Y a-t-il des différences spécifiques entre votre vie en Russie et en Amérique qui apparaissent dans le roman ?
Je vois d’emblée trois différences.
La principale différence est que j’étais encore une enfant en Russie. Lorsque je suis arrivée aux USA, j’ai dû grandir très vite. J’ai dû gagner de l’argent pour aider ma famille. Mon petit frère et moi avons appris l’anglais beaucoup plus vite que nos parents, ce qui a aussi contribué à inverser les rôles. La Folle Équipée de Sashenka Goldberg parle essentiellement de grandir. Sasha Goldberg grandit seule et avec les séquelles d’un traumatisme. C’était différent pour moi puisque je pouvais toujours me reposer sur mes parents. Mais, tout comme Sasha, je suis passée par une phase d’apprentissage très intense et je suis devenue une adulte beaucoup plus vite que si j’étais restée en Russie ou si j’étais née aux USA.
Il y avait des classes sociales en Union soviétique, mais elles étaient plus définies par le lieu de résidence et le niveau d’éducation que par la richesse matérielle. Les différences de classe étaient beaucoup moins prononcées qu’aux USA. J’ai grandi au sein de la classe moyenne dans une banlieue de Moscou. Toutes les personnes de mon entourage vivaient dans un petit appartement, et aucune ne pouvait se permettre d’aide ménagère. Il n’y avait ni femmes de ménage, ni domestiques, ni nounous. Ensuite, lorsque nous avons déménagé en Californie, ma famille s’est retrouvée au bas de l’échelle sociale, à travailler au noir et à compter sur la charité pour manger. Voilà pourquoi j’ai voulu écrire sur les disparités sociales et la manière dont elles définissent certaines de nos relations.
Comme beaucoup de Soviétiques, j’ai grandi sans religion. En Union soviétique, « juif » désignait seulement une ethnie, une race. L’appartenance ethnique était indiquée sur les passeports à des fins de discrimination. Ainsi, si vos deux parents étaient juifs, selon votre passeport, vous étiez de nationalité « juive ». Les fondements de mon identité juive se résumaient à des contes sur la discrimination et l’extermination des Juifs à travers l’histoire, à certains mets que nous mangions et à des termes yiddish que mes grands-parents utilisaient à la maison. J’étais tout à fait consciente de l’histoire de ma famille, d’autant plus que ma grand-mère avait échappé de justesse à l’Holocauste lorsqu’elle vivait à Kiev. Être juive signifiait par ailleurs que je ne ressemblais pas à mes camarades nordiques.
À mon arrivée aux USA, j’ai eu droit, plus ou moins de mon plein gré, à un cours intensif de religion, plutôt troublant, du type de celui imposé à Sasha Goldberg chez les Tarakan. On attendait de moi que j’embrasse des traditions religieuses juives que ma famille avait cessé de pratiquer depuis une centaine d’années. Ici, mon identité culturelle, séculière – le fait par exemple que je ne veuille rien savoir des jours de fête religieuse –, est souvent considérée comme le résultat de la tragique oppression de mon peuple par le régime soviétique.
Votre œuvre semble s’inspirer de thèmes présents dans les classiques de certains géants de la littérature. La satire sociale acerbe est caractéristique des romanciers anglais du XIXe siècle, et la peinture d’une réalité dure et désolée, des écrivains romantiques et réalistes russes. Quelle influence a eu ce genre de littératures – surtout celles du XIXe et du début du XXe siècle – sur l’écriture de La Folle Équipée de Sashenka Goldberg ?
Je lis les romans russes en russe, et j’écris en anglais, comme avec une partie différente de mon cerveau. Mon humour aussi est différent d’une certaine façon. Je crois que Mikhaïl Boulgakov [Le Maître et Marguerite et Cœur de chien] est l’auteur qui m’a le plus influencé en termes de satire. Or ce n’est ni un romantique ni un réaliste, et c’est un auteur du XXe siècle.
J’ai grandi en lisant Tolstoï et Dostoïevski, et je les relis encore très régulièrement, ils doivent donc avoir une influence sur mon écriture. Au fur et à mesure que les personnages affluaient dans La Folle Équipée de Sashenka Goldberg, j’ai parfois été prise d’inquiétude : Arriverais-je à tous les traiter ? D’où venaient-ils tous ? Il me semblait prétentieux et expéditif de me débarrasser de M. Tarakan, par exemple, en le faisant rouler dans la forêt, attraper froid et disparaître. Puis j’ai relu Guerre et Paix ou Anna Karénine qui m’ont inspirée et rassurée. Ces livres mêlent avec grand faste personnages, événements et idées, et pourtant ils sont formidables, captivants d’un bout à l’autre.
Quels livres et écrivains ont eu une forte influence sur vous et votre écriture ?
Chaque livre que je lis en anglais influence ma manière d’écrire. En pleine rédaction de la partie où Sasha vit avec les Tarakan, j’ai relu Lolita. J’ai ensuite dû reprendre certains passages nabokoviens de mon roman, parce que, de toute évidence, le style de Nabokov est totalement inapproprié pour mon livre. Il s’agit donc plutôt pour moi de lutter contre les influences.
Ceci étant, il y a des livres que j’adore et que j’aimerais avoir écrit. Ils n’ont pas beaucoup de points communs. J’admire par exemple l’Absurdistan de Gary Shteyngart pour son intransigeance impitoyable. J’aime quasiment tout ce que Alice Munro a écrit. Dans ses histoires, les relations sont définies et détruites par les rapports de pouvoir sous-jacents. L’amour est assombri par la violence, l’attraction sexuelle est liée à la culpabilité de classes.
J’aime Jonathan Lethem pour la beauté de son langage et de ses images, pour son romantisme assumé lorsqu’il parle de la ville. Les romans de Zadie Smith me plaisent par leur force et leur énergie. J’adore les nouvelles de Grace Paley, Jhumpa Lahiri, Lorrie Moore, David Bezmozgis et Katherine Shonk.
J’aurais bien sûr rêvé avoir le cerveau de Léon Tolstoï. Il est d’une telle force de persuasion qu’il peut exprimer l’idée la plus absurde avec la plus grande conviction. Prenez sa nouvelle, La Sonate à Kreutzer, un plaidoyer décalé en faveur de l’amour platonique par un homme qui se repent à peine d’avoir assassiné son épouse. Malgré une prémisse rétrograde, La Sonate à Kreutzer fait l’effet d’un coup de poing. Étonnant que les professeurs d’abstinence ne l’aient pas exploité.
J’aime la poésie russe. En particulier Mandelstam, Tsvetaieva, Pasternak, et Brodsky. Il n’y a pas longtemps, j’ai relu religieusement Eugène Onéguine de Pouchkine. Il m’aura malheureusement fallu quinze ans pour oublier la façon dont Pouchkine m’avait été enseigné au collège.
Sasha est tour à tour joyeuse et triste. Comment fait-elle pour rester optimiste et devenir plus forte face à tant de noirceur ?
Quand je pense à Sasha, c’est la figure archétypique russe d’Ivan l’imbécile qui me vient à l’esprit. Dans les contes folkloriques, Ivan l’imbécile est en général le plus jeune et le moins malin de trois frères. D’une naïveté désespérante, il fait tout de travers, mais réussit toujours à s’en sortir et épouse la princesse, parce qu’il a de la chance et un cœur pur. Les personnages de ce type sont légion dans les satires russes. C’est très amusant de voir la société à travers les yeux d’Ivan l’imbécile, parce qu’il s’émerveille de tout, ne se formalise de rien, ignore les règles de la culture environnante et n’a d’autre point de repère que sa propre boussole morale intérieure.
Sacha a beaucoup de points communs avec Ivan l’imbécile. D’une nature peu introspective, avant la naissance de Nadia, Sacha est une adolescente typique, romantique et centrée sur elle-même. Les aspects lugubres de son existence ne la dérangent pas : la vie à Asbestos 2 est la seule qu’elle ait jamais connue. Mme Goldberg est une mère attentionnée à sa façon, parfois malsaine, et elle assure à Sasha une stabilité qui l’aide à supporter les abus dont elle est victime à l’école. Elle est aussi sauvée, de justesse, par son école des beaux-arts, car elle y trouve des amis et des professeurs qui prennent soin d’elle et qu’elle respecte malgré leurs défauts.
Après la naissance de Nadia, à son arrivée aux USA, tout son être tend exclusivement à la survie. Ce puissant recentrage devient la source de sa force. Elle ne peut se permettre de sombrer dans la dépression, du moins pas trop longtemps. Sasha est souvent irritée par les états d’âme de ceux qui sont au sommet de la hiérarchie des besoins de Maslow , comme Heidi. C’est pour cette raison qu’elle s’entend bien avec Jake – ils se heurtent tous deux à de fortes contraintes, ils ont une sorte de compréhension innée de la vie, et l’un de l’autre.
Votre écriture est d’une grande richesse visuelle. Pour vous qui êtes à la fois peintre et écrivain, quel lien y a-t-il entre la peinture et l’art graphique d’une part, et l’écriture et la création de personnages en trois dimensions d’autre part ? Est-ce que l’un de ces moyens d’expression influence l’autre ?
Sans aucun doute. Certains personnages, certains lieux de mon roman sont apparus dans mes peintures auparavant. Je ne suis pas sûre que mon expérience artistique m’aide beaucoup quant à la tridimensionnalité de mes personnages, mais je regarde en effet le monde avec les yeux d’une peintre, et je fais spontanément attention aux couleurs et aux lumières. Dans certains passages de La Folle Équipée de Sashenka Goldberg, je décrivais les choses en fonction de l’espace vide qui les séparait, l’« espace négatif » selon le terme technique en dessin, et je parlais de la forme de cet espace. Mais, en lisant ces descriptions, le lecteur n’aurait pas eu la moindre idée de ce dont il était question. J’ai dû modifier le texte.
Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?
Je songe à combiner encore une fois les visuels et l’écriture. Le plus évident serait de faire un roman graphique mais, enfant, je n’ai jamais lu de BD et je n’ai pas le sens inné de ce format ni de la relation entre texte et images. Je suis donc tout simplement en train de chercher une solution. J’essaye aussi d’écrire une bonne nouvelle, ce qui est en un sens plus difficile qu’un roman parce que je ne peux pas laisser aller ma plume pour en venir là où je veux. J’ai par ailleurs deux jeunes enfants à élever, je dois donc trouver du temps, à l’occasion, pour les nourrir et leur lire des histoires. |
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